28 octobre 2007
Lilith, Alina Reyes
Hop, je continue avec Alina Reyes, et Lilith, emprunté à ma "bibliothèque de quartier" pour la simple raison que j'en aimais le titre (je ne savais pas qui était Lilith avant de lire ce livre, le savez-vous, vous ?).
Un extrait :
"Notre planète devenant un seul territoire parcouru de réseaux informatiques ressemblera à ce qu'elle fut au paléolithique : un univers foisonnant qu'il s'agira de parcourir en tous sens et où l'homme, contraint d'abandonner l'égocentrisme d'espèce et l'orgueil monstrueux qu'il acquit et développa tout au long du néolithique (lequel jusqu'à nos jours perdure), contraint d'abandonner la vanité insensée qui le poussa jusqu'à l'anéantissement programmé de l'humain (comment oublier qu'on s'écrira dans le ghetto de Varsovie : Dieu, ôte-moi le nom d'homme !), dominé désormais par un univers technologique comme pendant des centaines de milliers d'années il fut dominé par le milieu naturel, l'homme retrouvera les voies mentales de son ancêtre du paléolithique, impuissant mais libre dans une société délestée du poids du travail, du pouvoir politique et des systèmes de classes, l'homme, animal virtuel dans un univers virtuel, tel le chasseur des temps les plus reculés, vivra de signes et d'empreintes, et percevra le monde comme une entité merveilleuse (fantastique), magique, incontrôlable, au sein de laquelle, minuscule être vivant, il trouvera sa grandeur en s'adonnant à l'art et à la spiritualité, en dehors de toute ambition de suprématie. Et, de même, dépendant des technologies comme il le fut de la toute-puissante nature, le corps humain ne sera plus qu'un instrument démuni, face à la jungle médicale comme jadis face aux grands fauves sauvages..."
(1999)
24 octobre 2007
Viande froide, chair chaude
Je parle rarement de ce que je lis, ici ; c'est peut-être qu'ajouter des mots sur des mots, je ne suis pas douée pour ça. C'est sans doute aussi, surtout, allez, arrêtons de faire l'autruche, que je lis moins que je ne vois de films et, en plus, que j'ai bien du mal à m'en tenir à un livre à la fois.
Sauf Le Boucher, d'Alina Reyes (1988). (Alina Reyes que je prononce [alinarejs], dites-moi si je me trompe.)
J'ai acheté Le Boucher sur un petit étal d'une ville de province ; étal qui ne comprenait que des livres-ohhhh. Ce fut le seul que je pris, avec un a priori très négatif, d'ailleurs ; je pensais qu'Alina Reyes, c'était de la littérature de bas étage. Mais si j'ai quand même acheté le bouquin, c'est que je connais moi aussi, comme l'héroïne du livre, un boucher ; quelqu'un que j'aime beaucoup, peut-être un ami, je ne sais pas, j'ai du mal avec l'idée d'amitié depuis quelque temps, en tout cas un homme que je connais, que j'apprécie, et qui est boucher.
Le Boucher est un livre court, très court. Et superbement écrit. Cisellé comme un bijou, tant dans sa structure dans son ensemble que dans chacune de ses phrases. Chaque mot à sa place, aucun mot qui ne jure à l'oreille aux côtés d'un autre. L'histoire tient bien, le parallélisme-dichotomie chair froide de la boucherie chairs chaudes des corps, et l'ambiance de la boucherie est parfaitement décrite. En lisant Alina Reyes, oui, c'est "mon" boucher que je voyais, à qui je pensais.
Le Boucher est un livre court, très court. Qui se lit à voix haute en une heure. C'est la première fois que je lisais un livre entier à voix haute ; si je l'ai certes lu pour sa charge érotique, c'est pourtant sa poésie, sa beauté intrinséque, comme une plongée dans le langage, qui m'a pour ma part transportée.
Superbe.
Edit :
Le Boucher
Entouré de saucisses, le boucher trône fumant son crayon comme Isambard-Kingdom Brunel*.
Il affronte lui même et courtise ses clients leur proposant, minces rouleaux de corail, des colliers de viande hachée.
Du cœur sorti lamé de la chambre froide, un pied de porc pareil à un méchant bouquet, des billets tachés de sang.
Rien de ce qui est nu ne lui est étranger – les doux préliminaires dégoulinants de sang, les poulets dans le plus simple appareil vasculaire.
Il harnache la gaze des défuntes ballerines porcines, et fait glisser les pieds de la machine à découper le jambon.
Comme les clients s’esclaffent ! Son tablier rayé est devenu aussi sale qu’un matelas de bordel…
A 10 heures il avale son thé, la cuillère dressée et le « Great Eastern » s’en va par le fond .
Craig Raine, traduit par Timour Muhidine dans la revue Europe, avril 1993
* I. K. Brumel : ingénieur britannique qui conçut les premiers steamers capables de franchir l’Atlantique (dont le « Great Eastern », qui sombra lors de sa première traversée)
22 octobre 2007
Autre style, autre genre
Il m'arrive parfois, aussi, de voir des expos plus... moins... bref, je suis allée voir Pierre et Gilles : au Jeu de Paume
Les photos étaient malheureusement interdites, ce sera donc la seule. Dommage, car j'ai bien apprécié la scénographie, kitsch et colorée, à l'image de l'univers des artistes. Au début, j'avoue que j'étais sceptique, sur mes gardes, mais l'exposition était bien faite et l'univers cohérent : une sorte de bain pop distrayant.
Deux salles détonaient dans cet ensemble : l'une consacrée à une période vers 2001, je crois, durant laquelle ils firent des autoportraits déformés, comme s'il s'agissait alors d'une période de doute, de recherche de soi, de crise d'inspiration. Et la dernière salle, qui rassemblaient des oeuvres qui n'étaient non plus des portraits de célébrités mais des oeuvres en rapport avec l'actualité. Je me suis interrogée sur la pertinence de cette salle, car si en effet on pouvait sortir de l'exposition en se disant que Pierre et Gilles évoluent dans un monde tout de paillettes bien mignonnet bien protégé, et qu'en aucun cas ils ne se confrontent au reste, cette salle détonne franchement des autres. Surtout, elle est bien moins percutante, les oeuvres tâtonnent, hésitent, ce qui fait que la présence de cette salle souligne plus encore leur difficulté à sortir de leur univers pop.
19 octobre 2007
Et un coup de foudre
Richard Laillier, exposé à Suilly la Tour.
Un détail :
Et le lieu :
Je suis d'accord, cette gaieté, cette joie de vivre nous transportent littéralement. N'empêche. En vrai, évidemment, c'est nettement plus intéressant, ne serait-ce que par la technique utilisée : Laillier gomme le fond, noirci par ses soins, pour faire apparaître des formes. J'aime beaucoup cette démarche, qui équivaut, en sculpture, à creuser la pierre pour faire apparaître la forme déjà présente, au lieu de procéder par ajout et modelage. Je me souviens aussi, il y a très longtemps, avoir lu un écrivain dire que ses personnages lui préexistent ; qu'ils ont leur existence propre qu'il découvre en écrivant son récit. Il y a toujours un peu cette même idée, selon laquelle l'artiste ne serait, au fond, qu'un découvreur.
16 octobre 2007
Ouch
J'avais noté le lien suite à une lecture du Monde :
Sur certaines photos, j'ai cliqué bien vite pour les faire disparaître, haut le coeur.
10 octobre 2007
Les monstres à l'église
Ma passion du moment, ce sont les chapiteaux des églises romanes.
L'art roman (11è-début 13è) me fascine en effet, en ce qu'il est peuplé de créatures monstrueuses, souvent stylisées. Car s’il est un domaine dans lequel la scission entre le monde carolingien et le monde roman est nette, c’est bien celui de la sculpture. Le 9è siècle ne connaît du relief que des objets de petites dimensions et se défie d’autant plus des représentations monumentales que celles-ci sont proscrites par les Libri carolini, en particulier dans le domaine religieux. Au contraire, à compter des premières décennies du 10è siècle, la sculpture acquiert une nouvelle légitimité jusqu'à se faire omniprésente. Mais cette prééminence de la sculpture (dont il ne faut jamais oublier, par ailleurs, qu’elle était polychrome et donc infiniment plus visible que les chapiteaux décapés que nous voyons aujourd’hui) continuait, cependant, à susciter des réticences.
Bernard de Clairvaux, écrit par exemple, dans son Apologie à Guillaume de Saint-Thierry : « Mais que signifient dans vos cloîtres, là où les religieux font leurs lectures, ces monstres ridicules, ces horribles beautés et ces belles horreurs ? À quoi bon, dans ces endroits, ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures chimériques, ces monstres demi-hommes, ces tigres bariolés, ces soldats qui combattent et ces chasseurs qui donnent du cor ? »
Car en effet, que peuvent bien dire ces montres ?
Il n’allait nullement de soi que le bestiaire trouve une traduction dans le domaine plastique, et notamment dans celui de la sculpture monumentale qui, à l’époque romane, présente deux fonctions essentielles : narrative ou décorative. À quelques rares exceptions près (l’âne et le bœuf de la Nativité ou l’agneau du sacrifice d’Isaac), le bestiaire est absent de la sculpture narrative. Quant à la sculpture décorative, elle reposait, pour l’essentiel, sur une réinterprétation des chapiteaux antiques.
Or le 11è siècle est un moment où l’activité commerciale se renforce en Europe et, en particulier, où s’établissent de nouvelles voies commerciales entre le monde musulman et le monde chrétien. Nombre d’œuvres d’art arrivent alors en Europe en provenance du monde musulman, notamment tissus et ivoires. Dans ces domaines, l’iconographie des arts de l’islam s’appuyait depuis longtemps sur un large répertoire décoratif où les animaux, réels ou fantastiques, tenaient une grande place. Plusieurs comparaisons montrent que c’est de là que les artistes romans tirèrent leur inspiration. Ainsi, par exemple, se développe le goût pour les animaux fantastiques affrontés, comme les harpies ou les griffons, que l’on trouve, au moment de la naissance de l’art gothique, sur les chapiteaux du cloître de l’abbaye de Saint-Denis, près de Paris.
L'impact de l'islam a donc sans doute été prépondérant, rencontrant en cela la curiosité pour l'animal qui se développait au Moyen Age, comme le rappelle Michel Pastoureau (dans son Histoire symbolique du Moyen age occidental) :
"Les clercs et la culture médiévale chrétienne dans son ensemble sont curieux de l'animal. On distingue deux courants de pensée. D'une part il faut opposer le plus nettement possible l'homme, qui a été créé à l'image de Dieu, et la créature animae, soumise et imparfaite, sinon impure. Mais d'autre part il existe chez plusieurs auteurs le sentiment plus ou moins diffus d'un lien entre les êtres vivants et d'une parenté – non pas seulement biologique mais aussi transcendante – entre l'homme et l'animal."
Michel Pastoureau évoque ainsi, par exemple, les passionnants procès d'animaux à partir du milieu du 13è siècle, comme la truie de Falaise, qui avait dévoré un enfant et à cause de cela fut habillée comme un être humain et suppliciée en place publique, devant les hommes accompagnés de leurs porcs, que cela leur fasse office d'enseignement.
Mais l'influence des arts d'islam et la curiosité envers les animaix ne répondent pas vraiment à la question. Un ami, infiniment plus intelligent et plus cultivé que moi, a alors pu me fournir les explications suivantes :
"C'est qu'à l'origine, ils n'ornent que des parties utilitaires et donc considérées comme basses par les bâtisseurs qui laissaient peut-être un peu libre court aux sculpteurs qui exprimaient leur imaginaire spirituel avec une certaine vérité/spontanéité. Il faudrait donc les comprendre autant à l'aide de la civilisation que de la psychanalyse ! C'est vrai autant des monstres que des scènes prosaïques parfois lestes.
Exemples de parties où on trouve des monstres : gargouilles, modillons, et... (songes-y, c'est là qu'on pose son cul) les miséricordes. Je trouve ce lien "enfantin" entre le laid et la partie utilitaire du bâtiment très dans l'esprit roman. Ca m'a sauté aux yeux après avoir lu que sur un chapiteau où un sculpteur n'avait pas la place de montrer qu'un âne se déplaçait, il avait mis des roulettes sous ses pieds pour suggérer sa dynamique !
Il est évident aussi que les monstres en question ne sont pas présent de la même façon directement sur les murs, sur les tympans (sauf dans la représentation de l'enfer, mais leur sens s'inscrit alors dans le récit biblique), dans le choeur etc.
En fait on pourrait analyser l'iconographie en fonction de l'emplacement et surtout considérer l'édifice religieux comme un être vivant, un corps dont chaque partie a un sens organique depuis le choeur jusqu'au narthex.
Ca explique une autre curiosité : la présence de sculptures dans des parties très élevées ou invisibles de l'église. Elles ne sont pas exécutées uniquement pour l'homme, mais pour l'église elle-même, et la proximité du ciel impose un soin tout aussi grand, quoiqu'éloigné de nos yeux, que les parties basses.
A propos du chapiteau, je me dis que c'est un cas à part. Symboliquement, il peut représenter l'homme par sa fonction de joint entre la colonne et la voûte, le haut et le bas, et sa fonction aussi de supporter etc... tout comme nous portons notre croix. Donc, fonction utilitaire, mais très symbolique, elle concentrent beaucoup de sens. On voit parfois des monstres tout près du choeur, voire dans le choeur (il me semble), sur les chapiteaux..."
L'idée d'analyser l'iconographie en fonction de la place des éléments dans l'église me semble en effet fondamentale. Mais ce qui me fascine également est le fait que les symboles de l'art roman sont généralement porteurs de sens parfaitement contradictoires. Ainsi, le lion.

Eglise d'Autheuil (dans le Perche)
Le lion possède une charge tant positive (il représente la force, mais peut aussi représenter l'évangéliste Marc ou la juridiction ecclésiastique), que négatif (c'est aussi le Diable ou le Malin en nous... surtout s'il crache des rinceaux et que ses oreilles sont pointues ; car en effet la crainte du Jugement Dernier au Moyen Age est prégnante, et c'est à cette époque que se diffusa la notion de purgatoire). Et c'est cette dualité qui me touche, le fil ténu qui existe entre les deux versants, comme le précipice qui à chaque pas nous guette, tout près de la félicité :
"La notion de symbole est rebelle à toute généralisation, à toute simplification, sinon à toute analyse. Le symbole est toujours ambigu, polyvalent, protéiforme." (Michel Pastoureau)
06 octobre 2007
Raging Bull
Reçu ce commentaire, que je recopie in extenso, pour être tout à fait d'accord avec :
"J'ai vu Raging Bull cette nuit, curieux film. Une impression déjà eue avec Scorcese. C'est drôle, il expose un personnage qui a un sacré caractère, un fameux destin, et finalement, il le survole quelque peu. Comme si son propos était plus généraliste (ou plus élevé) sur le thème : splendeur et décadence d'un boxeur à travers l'exemple de Raging Bull. Thème fascinant d'ailleurs de ces hommes qui s'en sortent avec leurs poings et une volonté sidérante, une rage, et qui un jour finissent dans le ruisseau.
Les ralentis et la séquence du début font de ce film un long flash back, les combats ne sont jamais traités au présent (ce qui peut être frustrant pour qui aime la boxe) mais comme des évocations en deux séquences et puis la victoire.
Ca donne un film curieusement intello sur un sujet qui ne l'était pas [pour peut-être] rencontrer Scorcese, grand évocateur, révélateur d'essence, qui dévoile un peu le grand mystère : qu'est-ce qu'il y a dans le ventre, dans la tête de ces surhommes qui se battent et finissent si mal (de ces vauriens qui ont fait l'Amérique) ?
Il y a par exemple l'Italie, les crucifix au-dessus du lit, le sens de la dignité masculine qui ne souffre rien et subordonne complètement la femme, il y a Joe Pesci dont le tempérament est extraordinaire : il transpire tout le "génie" populaire italien, j'adore.
Passionnant en vérité. Il faut accommoder son regard au-delà de la boxe, sujet un peu transparent qui s'efface pour révéler une complexité à peine dicible. Sinon, on passe à côté."
Merci pour ce commentaire, D. !
03 octobre 2007
L'apocalypse est pour bientôt
(Eh oui. Bientôt mon anniversaire.)
Plus sérieusement, je regardais l'autre soir un film de brigands-flics assez classique, Dark Blue (Ron Shelton, 2003), qui s'ouvre sur l'affaire Rodney King. (En 1991, à Los Angeles, Rodney King -- un Noir -- est arrêté par des policiers -- des Blancs -- lors d'un contrôle radar. Il est roué de coups, avec une violence déchaînée... mais le passage à tabac est filmé, ce qui semble constituer une preuve suffisante pour inculper les policiers. L'attente du verdict sera la trame de fond de tout le film.)
Je m'attendais à une fin convenue, ce qui fut d'ailleurs le cas, jusqu'à l'annonce du verdict Rodney King (les quatre policiers ont été acquittés) et au déclenchement de l'émeute raciale de LA, montrant des images apocalyptiques :
Voilà qui m'a donné immédiatement envie de revoir l'excellent They Live de Carpenter... Lorsque Dark Blue s'en tient à un traitement réaliste, They Live, lui, n'hésite pas à plonger en plein dans la veine sci-fi. Et pour le coup, ce traitement me semble autrement plus profond et riche d'une charge politique bien plus forte.









