Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

01 novembre 2007

A qui profite la culture gratuite ?, par Nathaniel Herzberg

Chaque jour la culture gratuite gagne de nouveaux territoires. Concerts, expositions, festivals, projections : l'été passé a vu se multiplier le nombre de manifestations offertes librement au public. Sur la Toile, le téléchargement illégal gratuit de films, en croissance constante, suit l'exemple du CD et menace les éditeurs de DVD. Quant aux majors de la musique, elles ont presque rendu les armes : Universal, chef de file de la lutte contre le piratage et la gratuité, vient ainsi de s'associer à Neuf Télécom pour proposer une offre de musique illimitée associée au forfait de l'opérateur.

Nicolas Sarkozy n'a pas de mots assez durs contre cette culture de la gratuité. Le président de la République vient même de confier à Denis Olivennes, patron de la Fnac et grand pourfendeur du piratage, une mission de lutte contre le téléchargement illégal. Certes, admettent-ils en choeur, le téléchargement gratuit permet l'accès du plus grand nombre aux oeuvres enregistrées. Mais il démonétise la culture, menace de disparition un secteur entier de l'industrie et, en bout de chaîne, met en danger les artistes.

Or, dans le même temps, la ministre de la culture et de la communication, Christine Albanel, vient de rendre publique une liste de neuf musées chargés d'expérimenter, à partir du 1er janvier 2008 et pour six mois, l'accès gratuit de leurs collections permanentes. Cette fois, il n'est plus question d'artistes, ni même d'équilibre financier de musées à qui l'on demande, par ailleurs, d'augmenter leurs ressources propres. Non, l'objectif affiché est simple, assumé : ouvrir au plus grand nombre l'accès aux trésors des collections nationales.

Cette ambition est évidemment légitime. Selon les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, 55 % des personnes de plus de 15 ans ne vont jamais voir d'expositions. Difficile de s'en satisfaire. Pourtant, au palmarès des visites culturelles, le musée arrive juste derrière le cinéma, et loin devant le théâtre ou les concerts. Surtout, la mesure choisie est-elle adaptée à l'objectif poursuivi ? En d'autres termes, à qui profite vraiment la gratuité ? L'expérimentation lancée par Christine Albanel vise à le déterminer. Mais, d'ores et déjà, de nombreuses études, appuyées sur les expériences précédentes, en France comme à l'étranger, permettent de répondre à cette question.

En 2003, les Britanniques ont ainsi commandé à l'organisme d'études Mori une enquête sur les effets de la gratuité, deux ans après sa mise en oeuvre par le gouvernement de Tony Blair. Le résultat a été sans appel : la fréquentation globale a certes augmenté. Mais la composition sociale et générationnelle du public n'a pas changé. Mieux : la gratuité a profité essentiellement aux habitués.

La direction des affaires culturelles de la Ville de Paris a, elle aussi, tenté d'analyser les conséquences du libre accès, depuis 2002, aux collections permanentes des quatorze musées municipaux. Le constat est identique. Selon un bilan établi fin 2006, la fréquentation a connu une explosion au cours des deux premières années, avant de se stabiliser au niveau encore appréciable de + 100 %. En revanche, insiste Catherine Hubault, sous-directrice du patrimoine de la ville, "la composition du public n'a que peu évolué".

Car, là encore, toutes les études le montrent : le prix du billet d'entrée n'est pas un obstacle essentiel. "La gratuité est secondaire dans la construction et la réalisation d'un projet de visite", insistent Catherine Gombault et Christine Petr dans leur ouvrage La Gratuité des musées et des monuments côté public (La Documentation française, 2006). "D'autres critères sont plus importants, parmi lesquels l'implication dans l'activité de visite, l'accessibilité du site, sa proximité géographique, l'absence de foule ainsi que la présence d'un contexte social jugé optimal", précisent-elles.

"L'EFFET LUNE DE MIEL"

Autant de variables parfois plus délicates et assurément moins spectaculaires à modifier. Tous les musées montrent ainsi du doigt l'éducation nationale et son incapacité à sensibiliser les enfants aux arts plastiques. Mais réformer l'enseignement artistique est une oeuvre de longue haleine, coûteuse et sans effets immédiats. A l'inverse, le passage à la gratuité offre un message particulièrement clair et assure une croissance à court terme, que les chercheurs ont baptisée "l'effet lune de miel". Mais à quel prix ?

Ainsi, les grands musées nationaux, jusqu'ici largement épargnés par l'expérimentation, ne cachent pas leurs inquiétudes. Explosion des files d'attente, effet d'aubaine pour les touristes étrangers, qui représentent 80 % des entrées payantes au Louvre, à Orsay et au château de Versailles, chute drastique des ressources des établissements, augmentation du prix des expositions temporaires : les inconvénients mis en avant ne manquent pas. Le Louvre a ainsi chiffré à 40 millions d'euros le seul déficit de billetterie. Auquel s'ajouterait la nécessité d'augmenter les équipes de surveillance, de modifier les conditions d'accueil, etc. La gratuité pourrait même avoir un effet contre-productif sur certains des publics visés. Ainsi, le pass, qui offre pour 15 euros l'entrée libre pendant un an aux moins de 26 ans, s'accompagne d'un suivi individuel, d'alertes par Internet, d'offres annexes. Qu'en restera-t-il lorsque ces jeunes, faute d'intérêt à s'inscrire, ne seront plus répertoriés ?

Certes, le passage à la gratuité présente quelques atouts. Symbolique d'abord, lorsqu'il affirme le droit de tous à profiter du patrimoine artistique. Politique, puisqu'il manifeste l'intérêt de l'Etat pour la culture, à condition toutefois que la décision s'accompagne des crédits supplémentaires nécessaires, chiffrés entre 150 et 200 millions d'euros par an. Pratique enfin, car il "modifie l'usage des lieux", indiquent Catherine Gombault et Christine Petr. Comme l'ont également observé les services culturels de la Ville de Paris, les visites deviennent plus fréquentes, plus faciles, plus conviviales. On va au musée à l'heure du déjeuner, ou pour une demi-heure avant un rendez-vous, sans souci de rentabilité, transformant l'institution en équipement de proximité.

Ces acquis méritent d'être pris en compte. Mais ils ne doivent pas masquer l'essentiel : à savoir que la gratuité, à elle seule, n'élargit en rien le public des musées. A l'heure des bilans, si le gouvernement devait généraliser la mesure, il pourrait invoquer la place des musées, le statut de l'art, le confort des amateurs. Mais sûrement pas le seul objectif aujourd'hui mis en avant : la démocratisation culturelle.

Le Monde du 5 octobre 2007.

Posté par jeanne à 11:34 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


« Accueil  1