Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

09 novembre 2007

Steichen au Jeu de Paume

De Steichen, je ne connaissais que deux portraits : celui de Rodin avec son penseur et celui de Gloria Swanson. Mais je savais que son nom était associé au pictorialisme, et c'est donc avec plaisir que j'ai pu voir les premières oeuvres de ce luxembourgeois très tôt arrivé aux Etats-Unis. Toute la première partie de l'exposition est en effet consacrée à la période pictorialiste de Steichen, période durant laquelle il a autant expérimenté la technique photographique qu'il a interrogé la place de la photographie par rapport à la peinture. Les cartels (sur lesquels je reviendrai) nous apprennent d'ailleurs qu'il a peint ; j'aurais été curieuse de voir quelques exemples de sa peinture, d'autant que nombre d'autoportraits de cette première période le montre pinceau à la main : c'est que la peinture restait le modèle indépassable que la photographie pictorialiste a tenté d'imiter. Autre signe de cette dépendance de la photographie vis à vis de la peinture, ou plus précisément de la difficulté qu'a eue la photographie à se considérer comme art créatif à part entière : Steichen durant cette période a photographié nombre d'oeuvres (le Balzac, le Penseur,...).

C'est durant cette période pictorialiste que Steichen s'est fait un nom ; en témoignent les nombreux portraits de personnalités qu'il a alors faits (dont beaucoup d'artistes : Matisse, I. Duncan, R. Strauss au regard effrayant, Brancusi,...). C'est peut-être, sans doute, cette notoriété, alliée à son expérience de la guerre, durant laquelle il a découvert la photographie aérienne, qui l'a mené à un tournant décisif dans sa pratique. Finis, le pictorialisme et les images qui ressemblaient à des fusains, Steichen a évolué vers, disons, autre chose.

Le Jeu de Paume annonce dès le début de l'exposition que la photographie de Steichen se scinde en deux périodes, l'une au rez de chaussée, l'autre au premier étage. Pourtant, la deuxième période me semble moins cohérente dans sa pratique que ne l'a été la période pictorialiste de Steichen, et aussi séduisant soit-il, ce découpage me semble un peu rapide.

Je disais que sa notoriété et son expérience de la guerre ont dû influencer sa pratique. C'est qu'à partir des années 1920-30, je crois, il a mis sa pratique photographique au service de la mode, de la pub, des mondanités. Et c'est alors que le deuxième étage du Jeu de Paume a commencé à me faire penser à ce photographe de Rolland-Garros dont le nom systématiquement m'échappe, je dis le photographe de Rolland-Garros car il a pris en photo des joueurs de tennis et Rolland-Garros en avait fait une expo. Bref, un mondain qui photographiait les mondanités, tout comme l'a donc été Steichen pendant un certain temps.

Steichen a été décrié par ses pairs pour ses engagements, notamment du côté de la pub. Pour ma part, c'est surtout son patriotisme qui m'a agacée. Je savais qu'il avait prêté main forte à l'exposition Road to Victory de 1942 ; j'appris qu'il avait aussi collaboré à Power in the Pacific de 1945. Et que pourtant âgé de plus de 60 ans il avait insisté et insisté pour s'engager dans la deuxième guerre.

Agacée, oui, j'étais agacée, et le personnage m'est alors devenu franchement antipathique. On était loin de ses recherches de jeunesse sur la place et la pratique de la photographie. Steichen en fait concevait la photographie comme un outil de persuasion, un moyen de propagande, ce que je renie en rien, mais qu'il a utilisé pour toutes les causes, et c'est cela qui me gêne.

Cependant mon jugement rapide sur le photographe méritait d'être modéré ; après tout, il aurait été intéressant de connaître certaines des étapes personnelles de la vie de l'homme, et c'est là que je vais revenir sur les cartels : car j'ai rarement lu des cartels aussi médiocres. En effet, à un moment on apprend qu'il divorce ; intéressant, mais il aurait alors été bien de savoir quand il s'était marié. Et tout était ainsi, sans queue ni tête, avec parfois, comme des pics de mauvaise conscience à en dire si peu sur sa vie privée, des annotations qui tombaient comme des cheveux dans la soupe. C'est un parti pris, de ne rien dire de la vie privée d'un artiste, mais là, d'une part, le parti pris n'a pas été franchement adopté, et d'autre part ça me semble être dommageable pour la compréhension de sa pratique, pouvant ainsi conduire à un jugement à l'emporte-pièces comme l'a été mon jugement initial.

(Sans même parler du fait que le découpage chronologique des cartels se chevauchait, ce qui rendait difficile tant la compréhension intellectuelle que le cheminement physique dans l'exposition.)

Mon agacement retombé, je me suis alors demandé quelle était la part de jugement du commissaire lui-même, comme s'il y avait eu une volonté du Jeu de Paume de présenter Steichen comme un type qui a mal tourné. A trop décontextualiser, à trop faire l'impasse sur ce qui reste, ne l'oublions pas, la plus grande part de la vie, la vie intime, le jugement est rapide et souvent faussé.

Dernier point. Au sortir de l'expo, et en rependant à la programmation passée, je me suis interrogée sur la politique de programmation du Jeu de Paume : après Pierre et Gilles et leur monde édulcoré, voilà Steichen et ses mondanités. Mais dans quelle bulle vit-on ?

Posté par jeanne à 20:50 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Motus et cousu-main

Oui, j'ai ressenti aussi ce changement radical de direction et sans me concerter avec toi, j'en suis venu à m'interroger sur ce Steichen qui avait si radicalement tourné le dos à ses recherches techniques et picturales. J'ai eu l'intuition que l'homme était haïssable, aussi, en voyant ses photos de soldats tellement décevantes après les promesses d'une jeunesse autrement engagée. Mais j'en suis resté là, j'ai laissé mon râtelier planté dans un "cartel" aussi sec qu'un biscuit de l'armée (justement) et je dois dire que ton commentaire me fait du bien car il fait la lumière sur ce que j'ai ressenti : oui, cette expo montre le parcours d'un artiste qui "a mal tourné" sans nous livrer la moindre explication. Elle met sur le même plan des œuvres qui témoignent d'une recherche avancée, passionnante, aventureuse, novatrice, hardie... et puis de vulgaires reportages propagandistes, des portraits répétitifs, rabâchant toujours les mêmes compositions, des photos promotionnelles. C'est déconcertant. Et on me laisse pourrir dans mon incertitude! Alors vraiment, oui, il manque quelque chose.
A propos de ses autoportraits peints, il paraît que Steichen les aurait brûlés. De ça pas un mot.

Posté par David Cazals, 13 novembre 2007 à 17:48

Deux périodes et vie privée

Tout-à-fait d'accord sur l'insuffisance des explications liées à la vie privée. Cependant je crois bien me rappeler que, quelque part, un cartel explique que suite à son divorce, il a dû verser à son ex une pension alimentaire... sans doute suite à un jugement aux USA ? J'imagine qu'il n'a pas dû vivre complètement seul ensuite, et ceci explique peut-être qu'il se soit tourné vers une photo plus commerciale.
Je comprends aussi qu'il a été en quelque sorte "l'inventeur" de la photographie de mode. Pas mal quand même!... Et peut-être aussi l'inventeur du portrait léché en studio...
Bien sûr, on a vu tout cela depuis des dizaines de milliers de fois... Mais on pourrait, me semble-t-il, donner un coup de chapeau à ce type d'inventions ? Pourquoi aurait-on une si grande révérence pour Marcel Duchamp, inventeur du ready made qu'on a vu ensuite des centaines de fois copié, et pas pour ce Steichen 2ème période qui lui, a été copié des millions de fois ?

Après tout, si c'était la tendance pictorialiste qui s'était imposée comme courant dominant de la photo, et non la photo précise et documentaire, on trouverait peut-être le Steichen de la première période horriblement banal, et le Steichen de la 2ème période original et "encore moderne" ?

Posté par Michel Horps, 27 novembre 2007 à 16:31

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