Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

01 février 2008

Pierre Jourde : éloge de la détestation

Pierre Jourde, dans La littérature sans estomac (2003), se penche sur tout un champ de la littérature qu'il exècre. Une littérature non pas populaire, mais "exigeante", "inventive", éditée souvent chez des éditeurs honorables, ce qui impliquerait un horizon d'attente élevé.

Les représentants de cette littérature sans estomac ?

Houellebecq, Delerm, Angot, Beigbeder, Olivier Rolin, Bobin, Despentes, Alina Reyes,... pour citer les plus connus. Car une promotion adroite est un point capital de leur succès : "on s'emploie à fournir, non pas de la littérature, mais une image de la littérature." Et par conséquent "le bavardage autour du texte a plus d'importance que le texte."

Autre point commun de cette littérature, je le disais : l'horizon d'attente. Elle se veut "grande". Et pour cela, elle offre l'illusion de tout dire. La sincérité devient "l'excuse de la médiocrité".

Mais la conséquence perverse de cette idéologie généralisée est la suivante : "n'importe quoi est bon, suivant l'idée moderne de la transparence et de l'individualisme. Les confidences de M. Untel sont intéressantes par nature, parce que Untel est intéressant dans sa particularité. C'est l'idéologie des jeux télévisés, de la publicité, des reality shows, de Loft Story et des ouvrages d'Annie Ernaux."

Pierre Jourde continue : "Le texte doit en outre présenter une apparence d'audace. [...] Sur le fond, l'audace consiste à faire toujours la même chose. Du témoignage, et aussi de la violence ou du sexe. [...] Comme si le genre en lui-même était susceptible de livrer automatiquement du sens." Sur la forme, de l'écriture illisible, oscillant entre absence de ponctuation et vulgarité affichée. "Chez de petits éditeurs, l'illisibilité devient une garantie de qualité, un style."

Je me suis régalée de la plume de Pierre Jourde, même si je ne partage pas toutes ces détestations -- et même si je ne connais malheureusement pas, mais je vais y remédier, les quelques auteurs qui fournissent des contre-exemples : Claude Louis-Combet, Pierre Michon, Eric Chevillard, et... Catherine Millet, dont il a apprécié "l'exactitude distanciée, pleine d'humour" de La vie sexuelle.

C'est que, globalement donc, je partage le point de vue de Pierre Jourde, en plus de me réjouir de sa franchise et de son courage. Car comme il le signale, les critiques négatives sont rares : "le fait qu'on ne puisse pas toucher à un livre illustre la pensée gélatineuse contemporaine : tout est sympathique. Le consentement mou se substitue à la passion. [...] L'éloge unanime sent le cimetière."

Or "toute passion a ses fureurs. Faut-il parler de littérature en se gardant de la fureur ?"

Voilà bien un point avec lequel je suis d'accord, pleinement d'accord, dans tout mon être. Alors pour le prouver, la prochaine critique, non pas d'un livre mais d'un film, sera négative... (Quel teasing !)

Posté par jeanne à 11:26 - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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