Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

31 mars 2008

Le premier Siri

Après cette découverte de Siri Hustvedt, je me suis évidemment précipiter en emprunter un deuxième. Et en guise de deuxième, j'ai pris son premier (roman), Les yeux bandés.

Curieusement, j'ai eu un peu de mal à être happée par le début. Je n'avais lu que quelques pages que je le laissais dans un coin, pour in fine le reprendre à l'occasion d'un de mes trajets en train.

Le fil de l'histoire s'emmêle un peu, mais je lui ai pardonné : la narratrice, Iris (Siri ?) est attachante, en étudiante de littérature complètement fauchée, et qui se retrouve, au hasard d'une traduction, habitée par un personnage de roman et ses perversités, et ses fantasmes, et sa folie. Sa lente descente dans les bas-fonds de la déraison m'a touchée, en ce qu'elle m'a rappelé mes tristes jours dans mon minuscule studio parisien, et mes accès de démence, aussi, comme si la promiscuité encourageait les pensées déviantes. Et puis ce petit monde, que je commence à bien connaître, celui des universitaires, et leurs amours cachées, et leurs tracas identitaires, ce petit monde, j'aime bien qu'on me le raconte, encore, encore.

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28 mars 2008

Françoise Pétrovitch

Françoise Pétrovitch, je l'avais découverte au Centre d'art de Pougues-les-eaux, et je gardais de ses lavis d'encre sur papiers un excellent souvenir. Je me suis donc dépêchée d'aller la voir avant que sa petite expo ne se termine à la Galerie RX.

Deux bonnes surprises : la dame était là, belle rousse aux yeux bleus, bien loin de l'image d'Epinal de l'artiste maudit crasseux et inaccessible. (Et je lis qu'elle enseigne à Estienne ; voilà un autre point, tout subjectif, qui me la rend plus sympathique encore.) Et en plus de ses lavis, qui continuent de résonner en moi, il y avait trois petites sculptures en verre soufflé, portant également sur le thème des poupées. Des ajouts de mercure rendaient ces poupées, à certains endroits, réfléchissantes, et je me suis amusée à voir mon image comme avalée par ces corps. (J'aurais aimé vous mettre quelques photos que j'ai prises avec mon affreux téléphone, mais mon FTP Bluetooth ne marche plus -- ah, la technologie...)

Un paquet d'artistes se penchent sur des thèmes venus tout droit de l'enfance. Je pense ainsi à Annette Messager et ses attirails effroyables. Mais voilà précisément ce qui me plaît, au contraire, dans l'oeuvre de Françoise Pétrovitch : sa subtilité. Un mélange de nostalgie, de douceur, et de fantastique troublant. L'enfance que j'y lis n'est ni subjuguée ni dépeinte sous ses plus noires auspices : on est loin de la caricature chez Pétrovitch. Le quotidien oscille entre l'effrayant et le rassurant ; question de regard, de positionnement : c'est au regardeur de se faire son idée, les oeuvres de Pétrovitch n'imposent aucun sens, aucune interprétation.

J'aime aussi sa technique, sa maîtrise du geste, nécessaire dans la technique du lavis. Les formes émergent du papier, sur fond blanc, avec évidence : elles ne sont pas simplement posées, non, elles font corps avec l'ensemble.

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25 mars 2008

Les esclaves

"J'aime bien regarder la télévision (par exemple C dans l'air). Ils ont souvent le mot 'démocratie' en bouche. Quand on regarde, on voit une table, qu'en général ils appellent 'table ronde' et c'est très rare que la table soit ronde. Autour, on voit un certain nombre de gens et puis au fond, on aperçoit d'autres gens qui ne parlent pas. On a envie de dire : 'où est la démocratie ?' On parle souvent d'Athènes, mais à Athènes il y avait aussi des esclaves, donc dans ces émissions on pourrait dire : 'Les esclaves ce sont ceux-là'. On pourrait même dire : 'Ils aiment être esclaves et ne rien dire' et puis après en parler au café."

(Godard, dans un article tiré de Poly, janvier 2008)

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23 mars 2008

Les images en tant que saxifrages

Marie-José Mondzain : Les contre-images sont pour moi toutes les opérations de résistance, à l’instar des saxifrages, ces toutes petites plantes qui cassent les montagnes, les murs, les remparts. Je pense actuellement que les gestes d'art ne sont plus que là ; il y a aussi les gestes infimes, les opérations très individuelles, ponctuelles, très risquées, parfois solitaires car le tissu associatif n'est pas solide. Produire des images qui résistent, et qui désignent la place d'un spectateur qu'on veut constituer, ce n'est pas uniquement en détournant la publicité mais en construisant des circonstances, que j'appellerai des "temporalités". Toutes les réflexions sur l'espace public ne peuvent se faire sans apporter aussi une réflexion sur le temps public. Qu'est-ce que le temps partagé ? Le temps du travail, on le sait, ça se calcule en heure, et la question du temps est quelque chose dont se saisit l'institution dans tous les domaines. La télévision en dehors des heures de travail a envahi l'espace domestique de sa propre horloge (à telle heure le JT, la série, etc.). Elle a envahi l'espace intime et domestique et à l'intérieur de l'horlogerie qui désigne le temps pour manger, boire, se taire, etc. elle a défini des rythmes.
Non seulement il y a une perte du temps intime de la biorythmie que chacun a selon son âge, sa nature, mais le rythme sur lequel vit la société est celui d'un coureur de haute volée de vingt ans. Dans les programmes, la vitesse, l'impatience sont privilégiées et finalement dans ce temps partagé il n'y a plus de temps commun.
On sent à quel point la question du temps est devenue un problème de survie, de stress, d'accélération ou d'impossibilité de décélérer. Autant on peut devenir paresseux au travail, autant on devient complètement fébrile et hyperactif en dehors des heures de travail. Et toute la puissance imaginaire du non travail et des temps non calculés par les montres est absorbée, anéantie par les industries qui font des vacances une industrie. Alors, l'image pour moi, est au contraire par définition le lieu de l'attente, de la patience, de la rêverie et l'accès à l'image c'est une éducation très lente, à commencer très tôt. Cette contre-image, cette résistance signifient se battre pour produire les conditions temporelles d'un accueil, prendre le temps de voir, revoir, et parler de ce qu'on a vu.

Source : Synesthésie, juillet 2007 http://www.synesthesie.com/zoom.php?texteId=1509

(Voilà bien  pourquoi je suis farouchement opposée à l'idée des lecteurs DVD dans les voitures, que les parents installent "pour occuper les enfants"...)

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20 mars 2008

Coup d'oeil sur les écoles d'art

Question : Quelle est la principale lacune des écoles d'art ?

Réponse : L'enseignement est dispensé par des pairs, comme si on devenait artiste par contamination. Il n'y a pas de contenu, pas de programme, rien. C'est quand même étonnant d'avoir des écoles qui nient le principe même d'école. C'est comme si on enseignant la littérature en oubliant complètement d'apprendre la syntaxe et la grammaire, en invitant juste des écrivains, et soudain les étudiants deviendraient romanciers ? Il manque en France un véritable enseignement technique, autour des bases de la pratique artistique. Le dessin n'est pas enseigné de manière assez rigoureuse. On reste dans la mythologie du génie créateur. De même qu'il manque un regard technique sur le travail.

(Alain Bublex, Beaux Arts mag, mars 2008)

Je suis curieuse d'avoir l'avis de celles et ceux qui sont passés par une école d'art !

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18 mars 2008

Propos sur la violence

Un titre à la Alain, mais c'est un article de Denis Duclos que je recopie ici. Article tiré de Manière de voir de... mars 1997 (numéro dans lequel était citée une certaine Ségolène Royal, à propos de son bouquin sur les "bébés zappeurs", et numéro qui annonçait la prochaine venue des... DVD... quelle envolée du temps... dix ans, dix ans seulement, et pourtant, une autre époque).

"Si l'on y prête attention, on s'aperçoit que Hobbes et plus tard Locke ont réactivé et intellectualisé une théorie présente dans la texture même de la culture populaire de leur monde : à savoir que la civilisation doit conjurer la violence. Hobbes pensait que l'agent d'une telle pacification était l'Etat, père articifiel canalisant les énergies de l'homme naturel et les retournant contre lui-même. Locke, longtemps d'accord avec ce point de vue, évolua vers la régulation par le marché, capable de lancer les énergies humaines dévoratrices vers l'extérieur. Mais, dans tous les cas, il s'agissait bien de parvenir à limiter, à cercler, à contrôler nos sauvageries naturelles irrésistibles.

Plus tard, à la fin du 18ème siècle, des auteurs comme le poète William Blake firent de ce thème un leitmotiv obsessionnel de la culture anglosaxonne. Ainsi, ses poèmes les plus célèbres opposent symétriquement le principe de l'Agneau (the Lamb), l'obéissance soumise, et celui du Tigre (the Tyger), l'appétit spontané de jouissance. Il tente de les réconcilier ou de les maintenir dans leur dépendance réciproque. Ce n'est pas un hasard si, deux cents ans plus tard, Tomas Harris, l'auteur du roman d'épouvante Dragon rouge (dont la seconde partie donna lieu au fameux Silence des agneaux, porté à l'écran par Jonathan Demme), s'inspire de William Blake : on y trouve la référence à l'Agneau et au Dragon rouge, premier terme de l'intitulé d'une gravure de Blake, Le Grand Dragon rouge et la Femme vêtue de soleil.

Pour les Anglo-Saxons, c'est là une source évidente -- assez curieusement ignorée chez nous -- de toute la tradition du roman gothique fantastique puis policier fondée sur l'alternance entre deux principes. Un archétype célèbre en fut le couple du Dr Jekyll et de Mr Hyde, qu'on trouve aussi dans Dorian Gray et son portrait, dans Frankenstein et sa créature, dans l'immense cohorte de "doubles" de la fantasy anglaise, puis américaine, Batman et le Jocker, les ghostbusters et les esprits maléfiques, etc., sans parler des doubles de Stephen King, dans la fiction (le méchant Stark, écrivain de polars, versus Thaddeus Beaumont, le bon auteur dans The Dark Side) ou dans la réalité : Stephen King versus Richard Bachman, avec leurs deux genres de romans bien différents ! Une fois bien repérées, l'ancienneté et la force de ce principe d'équilibre mythique permettent alors de comprendre la stature que prennent les criminels d'exception en Amérique, venant se situer en antagonismes crédibles d'une société entière, voire d'une culture se vivant comme exceptionnelle au plan mondial."

C'est ce que Denis Duclos appelle "le complexe du loup-garou" :

"L'Amérique se vit dans une dualité dramatique -- une duplicité pourrait-on dire aussi -- entre le monde officiel, gentillet, des toons de Walt Disney et du scoutisme et le monde officieux des passions sauvages, sombres, mais qui soutiennent aussi les plus nobles sentiments."

Voilà qui me semble intéressant pour appréhender tout un pan de la culture américaine.

Et Denis Duclos voit dans la présence de plus en plus forte de cette culture, en ce qu'elle est le vecteur de cette vision d'une violence naturelle qui toujours menace de renverser le social, le principal risque encouru par les sociétés.

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16 mars 2008

Et (encore) un Huston, un

Je suis têtue. J'ai encore emprunté un Huston : L'empreinte de l'ange (1998).

J'y ai retrouvé des éléments proches de ceux de Lignes de faille, notamment la prégnance de la mémoire de la deuxième guerre, et les allers-retours que fait Nancy Huston entre grande histoire et petite histoire.

Et l'impression ténue que j'avais gardé de Lignes de faille a ici été confirmée : ça marche cahin-caha. J'ai du mal avec les romans qui ont comme un besoin de s'appuyer sur l'histoire, la grande, pour donner du souffle aux histoires personnelles de leurs personnages. Dans Lignes de faille, c'est l'Irak ; dans L'empreinte de l'ange, c'est l'Algérie. J'ai du mal, d'autant plus que Nancy Huston choisit un parti-pris narratif que je n'aime guère : elle égrène les dates et les événements, qui sont jetés au visage du lecteur comme des évidences, des faits qui ne souffrent aucun questionnement.

(On m'a dit qu'elle est mariée avec Todorov ; je comprends mieux le terreau historique dans lequel baigne son écriture.)

Voilà pour le fond. La forme elle non plus ne m'a pas emballée. Une écriture facile, peu travaillée, et une quasi-permanente présence de l'écrivain qui empêche d'entrer vraiment dans le récit :

"Saffie ne se sent-elle jamais coupable ? Comment fait-elle pour supporter cette duplicité, jour après jour, mois après mois ? C'est le même corps qu'elle donne à l'un et à l'autre homme ; n'y a-t-il jamais d'interférence dans sa tête ?
Non : pour la simple raison qu'elle est amoureuse d'Andras, alors qu'elle n'a jamais été amoureuse de Raphaël.
Mais le fait de mentir ne lui pose-t-il pas de problème de conscience ?
Non.
Même au moment de prononcer ses voeux devant le maire ?
Même. Car la cérémonie s'est déroulée en français, et parler une langue étrangère c'est toujours, un peu, faire du théâtre.
Mais alors, avec Andras...?
Ah ! là, c'est différent. Lorsque deux amants ne disposent pour se parler que d'une langue à l'un et à l'autre étrangère, c'est... comment dire, c'est... ah non, si vous ne connaissez pas, je crains de ne pas pouvoir vous l'expliquer."

(Fin du chapitre.)

Je m'interroge aussi. Nancy Huston est née en 1953 ; d'où lui vient donc cette passion pour la seconde guerre, qu'elle n'a pas vécue dans sa chair ?

Et si elle plaît autant, Nancy Huston, je pense que c'est grâce à ce dosage de prises de position partisanes sur fond d'événements historiques, de trame narrative sans surprise, et d'écriture facile. En somme, c'est du bon chic bon genre.

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12 mars 2008

Siri Hustvedt

Siri Hustvedt, femme de Paul Auster, écrivain elle aussi, auteur de Tout ce que j'aimais. Un pavé. 550 pages. Avalées en quelques jours. Une histoire que j'ai été triste de quitter. Parce qu'en dépit de quelques facilités d'écriture (mais je devrais apprendre à ne pas avoir le nez sur les mots ; à lever la tête, laisser infuser, écouter l'histoire au lieu de trop m'attacher au style), l'histoire m'a engloutie. Une histoire d'amitié entre deux hommes, Leo et Bill. (J'ai d'ailleurs trouvé intéressant qu'une romancière choisisse comme narrateur un homme ; et si j'ai cherché les failles, je dois avouer que son homme m'a néanmoins semblé très crédible, en tant qu'homme, j'entends.) Des histoires d'amours tortueuses. La vie qui va. Ses interrogations sur la création, et sur la folie. La folie rampante, partout. Et la mort. Les morts. Et mes larmes au coin des yeux, parfois, parce que ses personnages avaient vécu en moi et oui, oui j'étais triste de les perdre.

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10 mars 2008

L'avenir des conservateur

Mot introductif : en France, les conservateurs de musée se recrutent par le biais du prestigieux concours de l'Institut national du patrimoine (INP). J'ai la flemme d'écrire une note détaillée sur les missions des conservateurs, ne sachant pas trop si ce genre de sujet intéresse les foules... à part les valeureux candidats au concours, qui savent déjà tout. Donc je vais droit au but :

On sait déjà que de nombreux postes de conservateurs sont vacants. La situation risque de s'aggraver rapidement, puisque d'ici 2012, 52% des conservateurs titulaires auront atteint 60 ans, et qu'il faudrait créer 400 postes au concours en 5 ans pour les remplacer. Or, même si en 2007 et en 2008, jamais le nombre de postes proposés au concours n'a été aussi important (29 pour la spécialité musée cette année), il manquera à ce rythme 250 conservateurs en 2012. Cette situation qui sera bientôt dramatique pour les musées français se double d'une pénurie de crédits. Ont été en effet évoqués à la fois la concentration des financements sur quelques musées nationaux et les grands projets au détriment de la province, les budgets en baisse au niveau national ou européen et les retards dans le versement des subventions de l'Etat ainsi que l'affaiblissement des DRAC et de la DMF.

(Source d'information : la conférence de presse de l'Association des Conservateurs)

Cela dit, avant de se réjouir de voir enfin un nombre décent de postes proposés au concours, attendons de voir s'il ne va pas y avoir un glissement des missions actuellement dévolues aux conservateurs vers... les attachés et assistants de conservation... moins bien payés, et (mais ? heureusement ?) formés autrement...

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07 mars 2008

Journal d'une femme de chambre

Arte rediffusait le Journal d'une femme de chambre ; l'occasion pour moi de revoir l'adaptation par Bunuel de ce livre de Mirbeau, que j'ai lu en cachette, subtilisé de la bibliothèque paternelle, durant mon adolescence.

En le revoyant, je me suis dit que moi aussi, en fait, je suis une femme de chambre.

Moi aussi, je suis sous les ordres de "Monsieur", qui n'exerce certes plus son droit de cuissage mais cela peut prendre d'autres formes, plus incidieuses. Je suis "au-dessus" des petites mains aux fourneaux, car je fais le lien entre la cuisine et les salons, et j'ai la chance d'être dans l'intimité de Monsieur et Madame. En échange de quoi, je me dois d'être, implicitement, toujours disponible. Hop, on me sonne, portable personnel ou pas, je réponds. J'arrive. Et on me dit bien de ne pas compter mes heures, qu'il y ait à faire ou pas. Et tout ça pour qu'une maison, comme n'importe quelle autre, tourne rond, ou presque.

Et comme Célestine, après tout, pourquoi ne pas coucher avec le Monsieur d'à-côté s'il a mieux à promettre ?

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