Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

22 septembre 2008

Simone de Beauvoir

Matzneff terminé, je me suis dit que c'était comme du Beauvoir, version moderne (Dieu en moins). Afin d'asseoir plus solidement cet avis, j'ai lu Anne, ou quand prime le spirituel, le premier roman de Beauvoir, plusieurs fois refusé par les éditeurs. S'est imposé à moi le même sentiment qu'à la lecture des Lèvres menteuses ou des anciens Beauvoir, que j'ai lus il y a déjà plusieurs années -- je pense notamment aux Belles images. L'écriture est soignée sans être éclatante ; et l'histoire reste celle du quotidien, celle des hommes et de leurs tourments. Les personnages, toutes des femmes, d'Anne, m'ont semblé un peu caricaturales, et là aussi il m'a semblé difficile de savoir quel regard porte l'auteur sur ces personnages.

En lisant juste après les Mémoires d'une jeune fille rangée j'ai été étonnée de retrouver les mêmes anecdotes. Les différents personnages que Beauvoir avait mis en scène dans son roman de jeunesse, Anne, ou quand prime le spirituel, sont en fait des masques : ces personnages sont des facettes de sa personnalité qu'elle n'assumait peut-être pas, se cachant derrière le truchement de la troisième personne. Ce qui explique que la distinction des unes et des autres soit parfois malaisée ; ce qui explique aussi qu'il soit difficile de savoir quel regard elle portait sur ces personnages.

Je reviens à Matzneff : c'est très précisément cela, je crois, qui m'a gênée dans ma lecture des Lèvres menteuses : je n'arrivais pas à savoir si le personnage principal était le masque que l'auteur utilisait pour se mettre en scène ou un personnage de papier, totalement inventé, avec lequel il aurait eu plus de distance. Non, plus précisément : je sentais que le je se cachait derrière le il, n'arrivant pas à assumer ses propres faiblesses.

Les Mémoires d'une jeune fille rangée, pour ce que j'en ai lu pour le moment, sont plus riches et intéressantes qu'Anne, précisément parce qu'elles assument la première personne, elles assument les faiblesses décrites et les contradictions de l'âme.

Extraits d'Anne, ou quand prime le spirituel :

Depuis huit ans, elle économisait pour pouvoir s'offrir un mari ; elle avait acheté quelques valeurs et contracté une assurance sur la vie. Andrée pensa avec un frisson que c'était cet avenir que lui souhaitaient avec naïveté son père et sa tante. "Aujourd'hui, un traitement, c'est plus sûr qu'une dot", avait dit un jour Mlle Lacombe à son frère. Porter toute l'année la même robe, déjeuner au lycée pour six francs, ne jamais voyager, ne jamais sortir, cela permettait d'être épousée un jour par un petit fonctionnaire désireux d'améliorer son train de vie.

Je me rappelle cet instant où soudain, devant la longue suite de jours inutiles qui me restaient encore à vivre, j'ai été prise de vertige : j'étais à la salle à manger, des journaux étaient étalés sur la table et je les découpais en carrés réguliers que j'enfilais sur une ficelle pour les suspendre ensuite dans les cabinets ; Pascal lisait en prenant des notes et j'entendais maman chatonner dans la cuisine ; et je me suis sentie toute creuse et molle, comme si je descendais à travers des épaisseurs et des épaisseurs de vide. Longtemps, ça m'a paru terrible d'exister, sans avoir de but.

Ce vertige devant le vide de la vie est un thème central des Mémoires, dès lors la foi en Dieu perdue. J'y reviendrai.

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18 septembre 2008

Les lèvres menteuses, de Gabriel Matzneff

J'en avais tellement entendu parler de Matzneff que j'ai à peine hésité devant la belle couverture des Lèvres menteuses. En plus, une histoire d'amour et de jalousie... Mais voilà. En le reposant, englouti, j'ai ressenti de la déception -- alors même que je l'ai englouti, ce livre. L'écriture est belle, certes, mais je m'attendais à encore mieux, et l'éclat n'est pas celui de Michon. Mais c'est surtout l'histoire qui m'interroge. Une histoire d'amours croisées, de souffrances adolescentes, de parisianisme... Les personnages m'ont semblé caricaturaux. J'ai retrouvé chez eux, démultipliés, mes travers d'il y a dix ans, lorsqu'on me disait que je parlais comme dans un Rohmer -- c'est dire la spontanéité. Comment être émue, touchée par ces personnages qui sont des caricatures d'eux-mêmes ? Comment ne pas rire de leurs faiblesses, qu'ils justifient par tant de références littéraires qu'on ne peut plus leur pardonner ? Mais l'auteur voulait-il de ses lecteurs ce jugement si peu amène ? Sans cesse j'hésitais durant ma lecture, ne sachant que penser de ces personnages. Et la fin, l'achèvement plutôt, m'a semblé bien mal amené ; il m'a paru grossier. Et pourtant, j'ai eu du plaisir à le lire. La prochaine fois, c'est son Journal, c'est décidé, que je prendrai.

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15 septembre 2008

Le triangle amoureux selon Bonnard

Dans plusieurs de ses peintures Bonnard est présent : dans le reflet d'un miroir, dans l'ombre d'un recoin. C'est sans doute une façon de nous montrer que la scène, qui est tout autant un autoportrait, ne vaut que par sa subjectivité : c'est bien le regard du peintre qui est proposé. Dans ce dessin de 1930, Nu vu de dos avec autoportrait, la présence de Bonnard est d'autant plus forte qu'il semble nous regarder :

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Marthe, sempiternel modèle dévêtu, qui, du fait de sa maladie, vécut toute sa vie dans les salles d'eau et les baignoires comme des matrices, se regarde dans le miroir ; et Bonnard regarde en dehors du cadre. Un triangle se forme : Bonnard regarde celui ou celle qui regarde Marthe. Ce dessin en cela m'a fait penser à Stendhal, et le besoin d'un tiers pour que l'amour prenne forme : comme si c'était dans le regard du tiers, le regard curieux ou voyeur sur Marthe, que Bonnard retrouvait son amour pour sa femme.

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13 septembre 2008

Souvenirs...

... d'une expo qui s'est tenue cet été à la Gacilly, reprenant le principe des expos du Luxembourg, la Terre vue du ciel et tutti quanti, sauf qu'il y avait des zèbres pris en photos par Allain Bougrain-Dubourg :

zebre
(pris dans les filets des barbelés)

des phoques, toujours par Bougrain-Dubourg :

phoques
(qu'on peut suivre aux traces de sang)

et plein d'autres photos de l'agence Cosmos, fondée et dirigée par Annie Boulat. Les thèmes : famines, guérillas, assassinats, pluies acides,...

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(la sécheresse au Kenya, 2006)

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(Ukraine, 1986 : les ravages de Tchernobyl)

J'ai trouvé l'ensemble très convaincant -- sauf la partie sur les volcans : les belles photos aux belles couleurs qui n'ont pour justification que leur esthétique ne me touchent guère.

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11 septembre 2008

Thomas Ott

Panopticum, comme les autres ouvrages de Thomas Ott, c'est du cinéma en BD. Aucune surprise donc à lire que l'auteur a d'abord commencé par des études de cinéma : ses planches sont comme des story-boards sans parole mais incroyablement visuelles et d'une grande économie de moyens.

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L'histoire ? Une succession de petites histoires en fait, mêlant absurde et fantastique. Il y a du Kafka derrière l'histoire de l'hôtel, et l'ironie côtoie l'horreur. Le fil directeur de chacune des ces histoires me semble ainsi être la réflexion sur la réalité et les apparences.

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09 septembre 2008

De Truffaut à The Descent

The Descent (de Neil Marshall, 2005) est peut-être le film d'horreur qui m'a le plus marquée. J'ai suée d'angoisse tout au long de l'histoire et la scène finale n'a pas manqué de me traumatiser : on y voit l'héroïne recroquevillée dans une caverne souterraine, minuscule monade entourée par l'enfer. Aucune issue, aucun échappatoire, le happy end tant souhaité ne se produira définivement pas :

thedescent

Mais quelle surprise de retrouver pratiquement la même image au début de L'enfant sauvage de Truffaut (1970) :

truffaut

(Il faudra me croire, ou voir les films, pour les captures d'écran...)

J'ai du mal à croire qu'il s'agit là d'une simple coïncidence. En effet, les thèmes des deux films peuvent être mis en parallèle : L'enfant sauvage est l'histoire d'un enfant quasiment sourd et muet qui se retrouve soudainement propulsé au milieu de la communauté des hommes qui tentent de l'acculturer. The Descent fonctionne sur la même idée, mais inversée : il s'agit de l'histoire d'un groupe d'hommes (au sens générique, puisqu'il s'agit de femmes) qui se retrouve soudainement enfermée dans un univers de sauvages, aveugles et muets. La scène d'ouverture du film de Truffaut montre l'enfant sauvage perché dans les hauteurs ; tandis que la scène finale de The descent montre l'héroïne engloutie dans les profondeurs. Des problématiques similaires donc, celles de l'acculturation, de la confrontation de l'humain avec le monstre, pour des traitements totalement différents.

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05 septembre 2008

Madame de

En fait, ce n'est ni de Matzneff ni de Beauvoir dont je vais parler, mais de Madame de Lambert (Avis d'une mère à sa fille) :

Vous avez deux tribunaux inévitables, devant lesquels vous devez passer : la conscience et le monde. Vous pouvez échapper au monde ; mais vous n'échapperez pas à la conscience. Vous vous devez à vous-même le témoignage que vous êtes une honnête personne. Il ne faut pourtant pas abandonner l'approbation publique ; parce que du mépris de la réputation naît le mépris de la vertu.

(Mais si souvent la réputation n'a rien à voir avec la vertu... Madame de Lambert insiste quelques paragraphes plus haut sur l'importance de la religion ; c'est une croyante qui parle, et la conscience et la vertu ont encore, sous sa plume et dans sa vie, un tiers à qui rendre des comptes, Dieu. Aujourd'hui, on ne parle plus guère de vertu, quant à la conscience, elle se vit dans l'intimité solitaire. Hier, j'ai utilisé l'expression "bonne foi" ; en y repensant, voilà une drôle d'expression, moi dont la foi n'est tournée vers personne, et dont l'étalon-mètre n'est que celui que je veux bien lui donner.)

C'est un grand lustre à une jeune personne que la pudeur. Que votre première parure soit donc la modestie ; elle a de grandes avantages : elle augmente la beauté, et sert de voile à la laideur ; la modestie est le supplément de la beauté.

(Madame de Lambert s'adresse, et elle le rappelle suffisamment, à une jeune femme ; il est entendu qu'on n'attend [ni elle ni la société] pas d'un homme de la modestie. Et son point de vue ne me semble pas avoir perdu son actualité...)

Le bon goût rejette la délicatesse excessive : il traite les petites choses de petites, et n'en est point occupé. La propreté est un agrément, et tient son rang dans l'ordre des choses grâcieuses ; mais elle devient petitesse dès qu'elle est outrée : il est d'un meilleur esprit de se négliger sur les choses peu importantes, que de s'y rendre trop délicate.

Le grand usage des spectacles affaiblit le goût. [...] Quand on ne s'est pas gâté l'esprit et le coeur par les sentiments qui séduisent l'imagination, ni par aucune passion ardente, la joie se trouve aisément : la santé et l'innocence en sont les vraies sources ; mais dès qu'on a eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs vifs, on devient insensible aux plaisirs modérés. On se gâte le goût par les divertissements ; on s'accoutume tellement aux plaisirs ardents qu'on ne peut se rabbatre sur les simples.

(Si je suis d'accord sur le fait que le bonheur se trouve surtout dans les choses simples, je ne partage pas son opinion sur l'imagination, qui selon Madame de Lambert entraîne l'âme vers de trop grandes, et irréelles, passions. Mais il s'agit d'une lettre d'une mère qui s'adresse à sa fille bien née et dont il est attendu qu'elle tienne son rang et son foyer : autres temps...)

Ce sont les qualités du coeur qui entrent dans le commerce ; l'esprit ne lie point aux autres ; et vous voyez souvent des gens fort haïssables avec beaucoup d'esprit.

Soyez humble sans être honteuse. La honte est un orgueil secret, et l'orgueil est une erreur sur ce que l'on vaut, et une injustice sur ce que l'on veut paraître aux autres.

La morale n'a pas pour objet de détruire la nature, mais de la perfectionner.

(Je pense relire ce bref opuscule dans quelques années ; et il me donne l'envie de lire quelques moralistes, peut-être moins pour trouver des réponses que pour comprendre que tous ces torts et ces défauts qui empoisonnent le quotidien ne sont que banalement humains.)

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03 septembre 2008

Comment peut-on être écrivain ?

Extraits de l'article de William Marx sur l'enquête de Lahire (septembre 2006, Le Monde) :

"A quelques exceptions près, les écrivains mènent tous une 'double vie', cumulant une activité professionnelle quelconque avec l'activité littéraire. On ne peut donc pas parler de « champ littéraire », comme le faisait Pierre Bourdieu, car le concept de champ implique une autonomie et une institutionnalisation qui ne valent pas aussi nettement pour le milieu littéraire que pour la science ou l'université. Lahire préfère parler de 'jeu' : un médecin écrit un roman comme il irait au casino. Il y a des joueurs comme des écrivains 'occasionnels', il y en a de 'mordus', il y en a même de 'professionnels'. Selon Lahire, il faut trouver l'origine de cette situation dans la structure même de l'univers littéraire. Bizarrement, l'écrivain en est le maillon faible : alors que tous les autres acteurs de la chaîne commerciale (éditeurs, diffuseurs, libraires) réussissent à gagner leur vie avec le livre, l'écrivain est le seul à ne pas y parvenir."

Rien de bien bizarre cependant : à part Amélie Nothomb, rares sont les "écrivains" qui arrivent à pondre des bouquins avec la régularité d'un éditeur éditant ces mêmes bouquins.

Mais surtout, c'est sur le terme d'écrivain que je compte revenir. Tout le monde sait écrire. Et une grosse partie de ce tout le monde écrit avec une ambition littéraire. Ca donne des textes plus ou moins ratés qui me font désespérer de la lecture et de l'écriture. Mais de l'acte d'écriture à l'être écrivain, il y a un gouffre, à mon sens. Je ne m'imagine jamais un jour dire Bonjour je suis écrivain parce que j'aurais à mon tour pondu un obscur opuscule qu'on ne trouverait plus que dans les solderies. J'ai donc du mal à concevoir qu'on puisse être écrivain à double vie (même si Michon, si je ne me trompe, en est pourtant le parfait exemple). Tout au plus on peut écrire et mener une double vie. Dès lors, l'enquête de Lahire me semble bien plutôt comparable à celles sur les pratiques culturelles : il y a les profs, les journalistes, les communicants, etc. qui écrivent comme ils feraient de la danse. Pour être valable, et intéressante, l'enquête aurait donc mérité de s'interroger d'abord sur le terme d'écrivain et d'en restreindre le champ d'étude.

Les prochaines fois, justement, je parlerai de Matzneff et de Beauvoir.

(Et ceci reste d'actualité)

Posté par jeanne à 13:47 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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