16 juillet 2009
Adoration, Atom Egoyan
Adoration,
douzième film d’Atom Egoyan, n’est pas un chef d’œuvre. Si un charme
indéniable opère, principalement grâce à la présence d’Arsinée
Khanjian, Adoration reste en-deça des autres films d’Egoyan. En effet, il n’a pas l’atmosphère trouble et envoûtante d’Exotica
; sa construction est bancale ; le propos est assez didactique en dépit
d’une progression caractéristique des films d’Atom Egoyan, faite de
fils de vies qui se croisent et se recroisent, prenant l’apparence d’un
puzzle qui ne prend forme qu’à la fin ; et le film reprend nombre de
thèmes, sinon tous, de Family Viewing, mais en les banalisant par un traitement assez plat.
Un adolescent, Simon, à l’occasion d’un exercice lors d’un cours de
français, écrit être le fils d’une femme que le compagnon avait envoyée
sur un vol avec une bombe cachée dans son sac. La femme, qui ignorait
tout des activités terroristes de son ami, était enceinte de Simon.
Celui-ci raconte alors la difficulté de se construire sur la base de ce
mensonge et du déni même de son être.
A l’origine simple exercice de traduction, puis d’écriture, largement
encouragé par son professeur (Sabine, interprétée par Arsinée Khanjian,
qui est le personnage central du film autour duquel toute l’intrigue
peu à peu se noue), le tout est diffusé par Simon sur Internet, ce qui
provoque de multiples réactions en chaîne.
Cela permet à Egoyan de développer une réflexion sur l’acte créatif :
s’agit-il d’une totale invention, comme tend à le dire Simon, ou cela
correspond-il à son passé ? Qu’est-il possible de sacrifier sur l’autel
de la création ? Jusqu’à quel point peut-on fouiller le passé pour
permettre à un texte de vivre ?
La première partie du
film repose sur l’ambiguïté du texte de Simon, et Egoyan joue
volontiers avec le spectateur par le montage et l’inclusion du
témoignage du grand-père de Simon qui, sur son lit d’hôpital, dit du
père de Simon qu’il était un "assassin". Cette idée de départ, assez
forte au demeurant, est traitée de manière superficielle par Egoyan,
qui résume l’ensemble à un questionnement sur les rapports amoureux
d’un homme – supposé duplice – et d’une femme et sur ce qu’il est moral
ou non de sacrifier au nom de la foi. Bref, du convenu, du rebattu.
De plus, le film permet une interrogation sur ce qu’a changé le
11-Septembre dans la vie, quasi quotidienne, dans le rapport à l’autre,
qui plus est "l’étranger" incarné par le père de Simon. Toutefois,
Egoyan aborde de manière quelque peu grossière ces questions de
différences culturelles et identitaires, et les personnages, Sabine
mise à part, restent sommairement dessinés. Ainsi la mère de Simon
incarne-t-elle l’innocence, la beauté, le talent ; pratiquement aucune
ombre au tableau, sinon une tendance à boire un peu trop lorsque les
choses se gâtent. L’oncle de Simon, Tom, manque tout autant de relief ;
sa "rage", à plusieurs reprises évoquée, apparaît ainsi sans objet.
La question du rôle d’Internet, comme lieu de création et de diffusion
de rumeurs, est quant à elle résumée à peu de choses, et aucune de
vraiment originale. Cette réflexion d’Egoyan sur le monde contemporain,
et la multiplication en son sein d’images "pauvres", était déjà au cœur
de Family Viewing, son premier film (1987) ; comme dans Family Viewing,
il n’hésite pas à mélanger des images pauvres à son film – provenant
d’Internet, de vidéo de téléphone, etc. Si le montage est plus soigné
que dans son premier film, le propos plus évident apparaît au final
assez plat. On voit ainsi se multiplier sur Internet les commentaires
et participations du tout-venant, délivrant pour la plupart des
témoignages sans intérêt. En quelques images Egoyan synthétise le
potlach narcissique et creux qu’est Internet.
La deuxième partie d’Adoration
apporte la réponse à ce qui faisait tenir toute la première partie du
film : tout a été inventé par Simon. Surtout, Simon, qui était à la
recherche d’une partie de son passé, le découvre enfin, mais banalisé,
tiède. On découvre ainsi que les parents de Simon sont morts dans un
accident de voiture, dont les causes restent troubles aux yeux de la
famille, notamment du grand-père, qui accuse le père de Simon d’avoir
volontairement provoqué l’accident (d’où l’accusation d’ "assassin").
Toute l’histoire apparaît alors pour n’être que le fantasme d’un
adolescent, qui, avant de découvrir la – somme toute – fade vérité sur
son passé, s’est construit une figure diabolisée du père, parce
qu’étranger, parce qu’haï par le grand-père, etc.
Le propos est assez simple au final et traité avec des ficelles
voyantes et des symboles grossiers – ainsi en est-il de la scène de la
destruction de la crèche – mais les thèmes restent suffisamment graves
pour émouvoir : comment démêler les liens souterrains qui composent une
famille, comment lire son histoire familiale, qui croire, à quelle
parole de quels adultes se raccrocher ? Pour ne pas porter un regard
trop exigeant sur ce film, sans doute faut-il le regarder avec les yeux
d’un adolescent qui se cherche. Ce dernier film d’Egoyan évoque ainsi
ceux de Kieslowski, par sa façon qu’il a de prendre des destins
individuels pour en faire une parabole sur le monde.
Un dernier mot sur le titre, Adoration. Plutôt que d’
"adoration", il est plutôt là question de "fascination", au double sens
du terme, figé par l’effroi tant amoureux que terrifié ; car ce sont
bien des personnages figés que dépeint Atom Egoyan ; figés dans leur
passé, pour le grand-père, pour l’oncle, pour Sabine, qui vit au milieu
de photographies d’un mariage depuis longtemps rompu ; figé dans un
présent comme arrêté, pour Simon, qui, peut-être pour réussir à le
dépasser, s’est construit une histoire plus grande que lui.
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