Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

17 juillet 2009

Cris et chuchotements

Faisant face à l'exposition elles@centrepompidou, se tient actuellement l'exposition Cris et chuchotements au Centre Wallonie Bruxelles (dont une version légèrement plus complète fut précédemment montrée en Belgique, au Centre de la gravure et de l'image imprimée). L'exposition, dit le communiqué, "explore les thèmes de l’identité, de l’intimité et de l’imaginaire féminins à travers un large choix de dessins, d’estampes, de sculptures, de photographies et de livres de vingt-trois artistes femmes. Celles-ci ne représentent ni une tendance, ni un mouvement mais des individualités."

En effet, dans l'art contemporain, l'individualité l'emporte aujourd'hui sur le groupe, à la différence des années 1970 et 80 qui virent émerger plusieurs groupes féministes (comme les Guerilla Girls) et dont les actions et les oeuvres visaient alors ouvertement à exposer une sensibilité féminine. Mais comment interroger une identité féminine quand celle-ci est personnelle, fractionnée, uniquement représentée par des individualités ?

L'autoportrait d'Isabelle Happart présenté dans l'exposition permet d'interroger le concept même d'identité féminine, et par là les catégories sexuelles, du fait de l'ambiguïté dont il témoigne :

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Des récurrences dans les thèmes et les sujets abordés par l'exposition sont ainsi à constater : l'intime, la place et la représentation de la femme. Kiki Smith déclare ainsi : "Le corps est notre dénominateur commun et la scène de notre désir et de notre souffrance. Je veux exprimer par lui qui nous sommes, comment nous vivons et nous mourrons."

Annette Messager comme Louise Bourgeois, toutes deux exposées, ont abordé ces sujets et n'ont d'ailleurs pas hésité, dans leurs déclarations, à dire la difficulté qu'il y a à être femme (Louise Bourgeois a notamment souvent évoqué l'angoisse de la maternité). De plus, il me semble que les artistes femmes ont une dilection pour certains matériaux, comme le tissu et la laine. Ainsi en est-il d'Annette Messager qui emmaillote des oiseaux morts (Les Pensionnaires), proposant là une représentation ironique sur la maternité, ou qui brode des proverbes. Ce choix se veut ironique, voire dénonciateur : l'oeuvre de Messager est ainsi basée sur les stéréotypes liés à la condition des femmes et à l'univers domestique qui leur est assigné. En utilisant pour ses oeuvres la laine ou le tissu, Messager obtempère ainsi aux présupposés qui veulent que les femmes se consacrent aux "ouvrages de dames" -- présupposés qui expliquent certainement que les artistes femmes au Moyen-Age se soient principalement consacrées à la tapisserie -- mais en y ajoutant une lourde charge contestataire, car ce qu'elle emmaillote sont des animaux morts et ce qu'elle brode sont des proverbes sexistes.

Ce goût pour la couture se retrouve également chez Louise Bourgeois : "j'ai toujours éprouvé une fascination pour l'aiguille et son pouvoir magique. Laquelle sert à réparer les dommages. Elle est une demande de pardon." Et l'exposition présente une oeuvre d'Agathe May (L'envol) conçue à partir d'impressions d'images collées ensuite sur tissu :

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Il me semble par ailleurs que les oeuvres des femmes traitent de ces questions d'identité et de féminité en surenchérissant dans la violence. Je pense à Gina Pane, même si ses mutilations sont fictives. Je pense à Jenny Holzer et son oeuvre Lustmord (1993-94) sur le viol, ou encore à Ana Mendieta qui elle aussi a abordé le sujet du viol (Rape Scene, 1973). Je pense à Valie Export, dont Panique génitale (1969) est une exhibition frontale voire violente de sa féminité. Je pense aussi, en littérature, à Alina Reyes avec Le Boucher, admirable livre à l'écriture crue, tranchante ; mais je pense aussi au très violent Noli me tangere de Marie L. Besoin de crier des pensées trop longtemps... chuchotées ? L'exposition pour sa part présente Nancy Spero et son oeuvre Torture in Chile (1975).

 

Enfin, l'exposition est l'occasion de revoir cette artiste qui, décidément, me touche toujours beaucoup : Françoise Pétrovitch, dont un mur entier de ses lavis est présenté :

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L'œuvre de Françoise Pétrovitch, qui comprend des lavis mais aussi des dessins à la mine de plomb ou encore des céramiques, aborde ainsi le monde de l'enfance sur un mode ambigu, là encore tout empreint de violence. Car s'agit-il de poupées ou d'enfants-femmes déjà meurtries ?

Mais alors pourquoi le choix de ce titre, Cris et chuchotements, qui est un clin d'oeil à un cinéaste... homme, Bergman ? D'autant que dans Cris et chuchotements, j'entends un écho des représentations stéréotypées de la féminité qui oeuvrerait uniquement sur le mode de l'hystérie -- représentations construites au 19è siècle avec les travaux de Charcot. Le titre laisserait ainsi entendre que le sujet de l'exposition n'est pas de rassembler des artistes femmes, mais de montrer des représentations de la féminité par les artistes femmes.

Voilà, me semble-t-il, le moyen de ne pas tomber dans l'écueil d'une exposition-catalogue d'artistes femmes, qui aurait aussi peu de sens, intellectuellement, qu'une exposition d'artistes... hommes. En effet, si l'exposition du Centre Wallonie Bruxelles a choisi d'orienter son propos sur les représentations de la féminité, de la violence, du corps, et de l'intime, questionnements qui traversent en effet la grande majorité de la production des artistes femmes (Unica Zürn, Marina Abramovic, Helene Schjerfbeck,...), d'autres oeuvres d'artistes femmes auraient tout aussi bien pu être montrées qui ne viendraient pas appuyer ce propos. Ainsi en est-il, par exemple, des oeuvres de Berenice Abbott, Joan Mitchell, Marie Laurencin, Helen Frankenthaler,... De même, une exposition sur ces mêmes thèmes, l'initimité, le corps, pourrait tout aussi bien contenir nombre d'oeuvres d'artistes hommes (Oleg Kulik, Bob Flanagan,...). Mon regret, concernant cette exposition, est donc que n'est pas été clairement énoncé ce parti-pris d'axer le propos sur les représentations de la féminité.

L'exposition se tient jusqu'au 6 septembre 2009, Centre Wallonie Bruxelles

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16 juillet 2009

Adoration, Atom Egoyan

Adoration, douzième film d’Atom Egoyan, n’est pas un chef d’œuvre. Si un charme indéniable opère, principalement grâce à la présence d’Arsinée Khanjian, Adoration reste en-deça des autres films d’Egoyan. En effet, il n’a pas l’atmosphère trouble et envoûtante d’Exotica ; sa construction est bancale ; le propos est assez didactique en dépit d’une progression caractéristique des films d’Atom Egoyan, faite de fils de vies qui se croisent et se recroisent, prenant l’apparence d’un puzzle qui ne prend forme qu’à la fin ; et le film reprend nombre de thèmes, sinon tous, de Family Viewing, mais en les banalisant par un traitement assez plat.

Un adolescent, Simon, à l’occasion d’un exercice lors d’un cours de français, écrit être le fils d’une femme que le compagnon avait envoyée sur un vol avec une bombe cachée dans son sac. La femme, qui ignorait tout des activités terroristes de son ami, était enceinte de Simon. Celui-ci raconte alors la difficulté de se construire sur la base de ce mensonge et du déni même de son être.

A l’origine simple exercice de traduction, puis d’écriture, largement encouragé par son professeur (Sabine, interprétée par Arsinée Khanjian, qui est le personnage central du film autour duquel toute l’intrigue peu à peu se noue), le tout est diffusé par Simon sur Internet, ce qui provoque de multiples réactions en chaîne.

Cela permet à Egoyan de développer une réflexion sur l’acte créatif : s’agit-il d’une totale invention, comme tend à le dire Simon, ou cela correspond-il à son passé ? Qu’est-il possible de sacrifier sur l’autel de la création ? Jusqu’à quel point peut-on fouiller le passé pour permettre à un texte de vivre ?

La première partie du film repose sur l’ambiguïté du texte de Simon, et Egoyan joue volontiers avec le spectateur par le montage et l’inclusion du témoignage du grand-père de Simon qui, sur son lit d’hôpital, dit du père de Simon qu’il était un "assassin". Cette idée de départ, assez forte au demeurant, est traitée de manière superficielle par Egoyan, qui résume l’ensemble à un questionnement sur les rapports amoureux d’un homme – supposé duplice – et d’une femme et sur ce qu’il est moral ou non de sacrifier au nom de la foi. Bref, du convenu, du rebattu.

De plus, le film permet une interrogation sur ce qu’a changé le 11-Septembre dans la vie, quasi quotidienne, dans le rapport à l’autre, qui plus est "l’étranger" incarné par le père de Simon. Toutefois, Egoyan aborde de manière quelque peu grossière ces questions de différences culturelles et identitaires, et les personnages, Sabine mise à part, restent sommairement dessinés. Ainsi la mère de Simon incarne-t-elle l’innocence, la beauté, le talent ; pratiquement aucune ombre au tableau, sinon une tendance à boire un peu trop lorsque les choses se gâtent. L’oncle de Simon, Tom, manque tout autant de relief ; sa "rage", à plusieurs reprises évoquée, apparaît ainsi sans objet.

La question du rôle d’Internet, comme lieu de création et de diffusion de rumeurs, est quant à elle résumée à peu de choses, et aucune de vraiment originale. Cette réflexion d’Egoyan sur le monde contemporain, et la multiplication en son sein d’images "pauvres", était déjà au cœur de Family Viewing, son premier film (1987) ; comme dans Family Viewing, il n’hésite pas à mélanger des images pauvres à son film – provenant d’Internet, de vidéo de téléphone, etc. Si le montage est plus soigné que dans son premier film, le propos plus évident apparaît au final assez plat. On voit ainsi se multiplier sur Internet les commentaires et participations du tout-venant, délivrant pour la plupart des témoignages sans intérêt. En quelques images Egoyan synthétise le potlach narcissique et creux qu’est Internet.

La deuxième partie d’Adoration apporte la réponse à ce qui faisait tenir toute la première partie du film : tout a été inventé par Simon. Surtout, Simon, qui était à la recherche d’une partie de son passé, le découvre enfin, mais banalisé, tiède. On découvre ainsi que les parents de Simon sont morts dans un accident de voiture, dont les causes restent troubles aux yeux de la famille, notamment du grand-père, qui accuse le père de Simon d’avoir volontairement provoqué l’accident (d’où l’accusation d’ "assassin").
Toute l’histoire apparaît alors pour n’être que le fantasme d’un adolescent, qui, avant de découvrir la – somme toute – fade vérité sur son passé, s’est construit une figure diabolisée du père, parce qu’étranger, parce qu’haï par le grand-père, etc.

Le propos est assez simple au final et traité avec des ficelles voyantes et des symboles grossiers – ainsi en est-il de la scène de la destruction de la crèche – mais les thèmes restent suffisamment graves pour émouvoir : comment démêler les liens souterrains qui composent une famille, comment lire son histoire familiale, qui croire, à quelle parole de quels adultes se raccrocher ? Pour ne pas porter un regard trop exigeant sur ce film, sans doute faut-il le regarder avec les yeux d’un adolescent qui se cherche. Ce dernier film d’Egoyan évoque ainsi ceux de Kieslowski, par sa façon qu’il a de prendre des destins individuels pour en faire une parabole sur le monde.

Un dernier mot sur le titre, Adoration. Plutôt que d’ "adoration", il est plutôt là question de "fascination", au double sens du terme, figé par l’effroi tant amoureux que terrifié ; car ce sont bien des personnages figés que dépeint Atom Egoyan ; figés dans leur passé, pour le grand-père, pour l’oncle, pour Sabine, qui vit au milieu de photographies d’un mariage depuis longtemps rompu ; figé dans un présent comme arrêté, pour Simon, qui, peut-être pour réussir à le dépasser, s’est construit une histoire plus grande que lui.

Posté par jeanne à 21:08 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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