01 août 2009
L'heure du loup, Bergman (1967)
Un peintre,
Johan, qui vit avec sa femme Alma sur une île, est en panne d’inspiration.
« Dans une heure ce sera l’aube, alors je pourrai dormir. » C’est que
la nuit, à « l’heure du loup », viennent les fantasmes, fantasmes qui
vont constituer la matière du film.
Durant le générique de début se font entendre des bruits de tournage : se met d’emblée en place un cadre dans le cadre, annulant tout dispositif illusionniste. Cela est renforcé par la première scène durant laquelle Alma se raconte frontalement à la caméra. Par ces procédés Bergman dévoile son souhait de faire un film sur un film, un film sur la création – de la même manière que certains tableaux, comme ceux de Corinth, Rouault, Bonnard, Matisse, ou tant d’autres, en montrant le cadre dans le cadre, sont des peintures sur la peinture.
Corinth, Autoportrait avec modèle,
1903
Füssli, Le cauchemar, 1792
De plus, on
ne voit jamais, ou trop brièvement pour pouvoir vraiment les contempler, les
œuvres de Johan ; les plans montrent par contre les regardeurs les
regarder. C’est que le film porte non sur la création, puisque précisément
Johan est en proie à une panne d’inspiration, mais sur l’artiste et sur la manière
dont la société le perçoit, ou plus précisément dont il se sent perçu par la
société.
Le dîner
auquel Johan et Alma sont invités voit ainsi se mettre en place toute
l’intrigue du film. Les gros plans sur les visages et la cacophonie rendent
l’ambiance étouffante ; le chiasme se creuse progressivement entre les hôtes,
les châtelains propriétaires de l’île d’un côté, et Johan et sa femme de
l’autre. Un théâtre de marionnettes est organisé après le repas. Bergman a de
nouveau recours à une mise en abime, d’autant plus complexe que dans le théâtre
miniature se meut non pas une marionnette mais un homme réel. Que signifie donc
ce théâtre ? Qui est la marionnette ? De qui les châtelains
rient-ils ? Les visées des châtelains à l’égard de Johan et de sa femme
deviennent troubles : leur sont-ils réellement bienveillants et admiratifs ?
« Je
me suis offert une part de votre mari » dit la châtelaine à Alma, en lui
montrant une toile placée dans sa chambre. Voilà une manière de montrer que
l’artiste, et non plus seulement l’œuvre, échappe à lui-même : car ce
n’est pas une part de l’œuvre qu’elle s’est offerte, mais bien une part du
créateur lui-même. Peu à peu se tisse l’idée que les châtelains, les bourgeois
– et en ce sens les commanditaires, les marchands, les critiques, tous ceux qui
gravitent autour de l’artiste – sont des vampires : c’est l’artiste
lui-même qu’ils veulent, comme le dit à un moment Alma à Johan, peut-être bien
parce que dans le fond, à l’art ils ne connaissent – ils ne voient – rien.
Mais j’ai
surtout relevé dans le film plusieurs plans traitant de scènes de dévoration
(le dîner, la vieille femme qui apporte le repas). Leur « appétit
morbide » est mis en exergue. Johan lui-même va qualifier les châtelains
de « cannibales » : on retrouve donc là un autre des topoï liés
à la création et à l’artiste, qui doit se vendre, se prostituer pour faire vivre
son art – thématique au cœur de la période bleue de Picasso, par exemple. Si les
châtelains de L’heure du loup disent admirer l’artiste, ils cherchent en
même temps à le tuer pour se l’approprier : l’amour de l’œuvre passe par
la dévoration du créateur.
Un autre
des thèmes du film porte sur le rapport de l'artiste au couple et par là sur l’incommunicabilité entre homme et
femme. La scène qui voit Johan et Alma
se déchirer au petit matin dans le parc du château m'a évoqué La Notte
d’Antonioni (1961).
Le cadre
narratif de La Notte est d’ailleurs similaire à L’heure du loup :
Giovanni, un écrivain, se rend à une réception où il ne cesse d’être flatté par
l’assemblée. Se détournant de sa compagne, il est séduit par Valentina. Or la
Valentina du film d’Antonioni a son pendant chez Bergman en la personne de
Veronica Vogler, l’ancienne maîtresse (mariée) de Johan vers laquelle les
châtelains l’entraînent. Veronica / Valentina me semble ainsi être la
personnification de la frustration sexuelle et des fantasmes de Giovanni /
Johan.
De plus, il
semble de plus en plus évident que Johan s’ennuie avec Alma, et que ses
préoccupations à elle, matérielles, ne le touchent que peu.
Il est
d’ailleurs précisé que Johan a connu avec Veronica une « passion »,
passion qui semble bien éteinte entre Alma et Johan. Quelle est alors la place
d’Alma dans les fantasmes de Johan ? « Je veux qu’on vieillisse si
longtemps ensemble qu’on aura les mêmes pensées », dit Alma : est-ce
un désir vain, traduisant là l’abîme qui sépare le couple, ou bien va-t-on assister
à la contamination des fantasmes de Johan sur sa femme ? Alma se demandera
ensuite si elle n’aurait pas dû être indifférente aux démons de son mari pour
mieux l’en protéger. Mais le fait qu’elle n’ait pas réussi à le sauver
signifie-t-il qu’elle l’ait compris ? « Une femme qui vit longtemps
avec un homme ne finit-elle pas par être comme lui ? »
demande-t-elle, comme pour se convaincre, car les fantasmes de Johan mourront bel
et bien avec lui. Je vois en effet dans L’heure du loup une représentation
négative du couple, à l’image de celle qu’en donne La Notte, et ce avec
d’autant plus d’ironie qu’Alma est enceinte de Johan : la reproduction est ici
vue comme le pis-aller au manque d’inspiration.
Un point
sur le nom de l’ancienne maîtresse de Johan, Veronica Vogler. Je note non
seulement la similitude avec Valentina de La Notte, mais le choix du
patronyme me semble tout aussi signifiant. « Vogler » pourrait être
un dérivé de « oiseaux », Vogel
en allemand : la symbolique de l’oiseau est ambiguë et peut
représenter l’inspiration autant que le danger. Je me réfère là à un autre plan
du film, durant lequel Johan, guidé par le châtelain, traverse une pièce pleine
d’oiseaux afin de rejoindre Veronica.
L’oiseau
pourrait être la part animale, la part intuitive nécessaire à la création, mais
l’oiseau peut aussi être le corbeau des charniers venant dépecer les cadavres, qui
tournerait au-dessus de la tête de Johan de la même manière que les châtelains
cherchent à le vampiriser. De plus, le renvoi aux Oiseaux d’Hitchcock (1963)
pourrait aussi être opérant. Cette dualité, inspiration / destruction, traverse
ainsi tout le film, car l’inspiration est personnifiée par Veronica dont la
liaison a été destructrice, puisqu’adultère, et pourrait l’être à nouveau en
mettant en péril le couple de Johan.
Johan semble
ainsi courir après son fantasme (sexuel) comme après son inspiration. On
retrouve là un autre topos sur l’artiste et la création : celle-ci serait intrinsèquement
liée à la sexualité. Cela a été représenté, par exemple, par Rodin, notamment
dans ses études sur le Balzac.
« C’est
vous et ce n’est pas vous. Idéal pour une rencontre amoureuse » dit le
châtelain en maquillant Johan avant de le conduire à Veronica. Là aussi la
scène me semble importante en ce qui concerne la représentation de
l’artiste : l’artiste est tout à la fois le même et l’autre, et il est
l’homme et la femme, puisque Johan se voit grimé comme une femme.
De plus,
lorsque Johan rejoint Veronica, il la trouve allongée sous un linceul, comme
une morte. Il la découvre, au sens propre comme au sens figuré, et sous son
regard désirant, Veronica (re)prend vie. Elle se met alors à l’embrasser, sous
les regards et les rires des châtelains, voyeurs. L’étreinte se transforme
alors en combat, voire en dévoration, et je pense à nouveau à Hitchcock qui expliquait
filmer les scènes d’amour comme des scènes de violence, mais aussi à Géricault,
pour qui Eros est avant tout un combat, ou à Picasso.
Picasso, Le baiser, 1931
Mais la scène est aussi à lire comme une transposition du mythe de Pygmalion, tombé amoureux de son œuvre qui prend alors vie.
Cette séquence,
traitée avec de forts contrastes, comme une image brûlée par le soleil, comme
un souvenir, lointain, pourrait signifier que pour se libérer et réussir à
créer Johan doit ainsi tuer l’enfant qu’il a été. Mais ce meurtre symbolique
reste traumatique, ce qui explique la phrase prononcée par l’homme qui le
traque à travers la campagne, lorsqu’il plie son chevalet : « On
revient toujours sur les lieux de son crime ». La culpabilité traverse
ainsi L’heure du loup, culpabilité qui est un des thèmes fondamentaux de
Bergman que l’on retrouve aussi dans son autobiographie, Lanterna Magica,
dont la lecture permet d’ailleurs de voir toute la part autobiographique du
film, car les souvenirs d’enfance de Johan sont précisément ceux de Bergman.
Rapport de
l’artiste à la société, rapport de l’artiste au couple, rapport de l’artiste à
son enfance : ce film m’apparaît tel une allégorie. Tout y est
théâtralisé, et la curieuse scène de la représentation de marionnettes, qui
pourrait avoir inspiré Lynch dans Eraserhead, est à souligner à
nouveau : le film tout entier fonctionne comme une mise en abyme. Il
s’agit d’une création sur la création, d’un homme qui se regarde être manipulé
comme une marionnette par la société qui rit de lui. Que l’action se déroule
sur une île, symbole de l’isolement, rend l’action plus allégorique
encore : tout se passe dans un espace clos, à part, théâtralisé. C’est ainsi
une réflexion personnelle sur son propre rapport à la création autant qu’une représentation
allégorique que propose Bergman.
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=248720&pid=14611930
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :









