11 octobre 2009
Mélancolie...
Tout est parti d'une couverture de Fluide Glacial :
Cette couverture m'a en effet évoqué Le boulet, de Redon (1878, Louvre), qui appartient à la série des Noirs :
Le boulet, selon le catalogue de l'exposition Mélancolie (Grand Palais 2005-06) peut signifier ici l'existence d'une sphère métaphysique dont l'inaccessibilité engendre une production de bile noire... bile noire à l'origine de la mélancolie, selon les premiers traités médicaux.
Mais le boulet peut aussi formellement évoquer la planète Saturne, planète de la mélancolie. Ou encore le polyèdre dont on trouve l'origine dans la gravure de Dürer (1514, Vevey),et qui se trouve justement... à côté d'une sphère :
Voilà qui m'autorise le glissement de la sphère au polyèdre, polyèdre qu'on retrouve chez Parmiggiani (2003, Milan) :
et ne peut-on pas voir aussi un polyèdre dans le Gagarine à terre de Xavier Veilhan (2009, installation Versailles) ?
Petit parcours iconographique, donc, qui montre la récurrence de la représentation de la mélancolie, jusque dans une couverture de BD : la mélancolie serait alors non seulement ce qui mine l'homme, mais aussi ce qui l'enferme dans sa prison.
05 octobre 2009
Bleu comme l’enfer (Yves Boisset, 1985, d’après un roman de Philippe Djian)
Bleu comme l’enfer débute comme un livre qu’on
ouvrirait au hasard : pas de longue présentation des personnages, on n’a
pas le temps, et de toute façon tous se révèlent archétypaux : le sale flic, la
minette qui minaude, le beau mec qui a une énorme blessure cachée au fond de
lui – ce qui aide à faire tomber la minette, vous aurez compris.
Le beau
mec, c’est Ned (joué par Lambert Wilson), qui se fait aborder dans un bar par
un drôle de type. Mais Ned n’est pas là pour faire connaissance ; après
avoir fait diversion en mettant le feu dans les toilettes, il fait la caisse et
prend la fuite. Mais voilà que le drôle de type, Franck, s’impose à ses côtés.
Les deux se font alors prendre en chasse par des flics. On pressent l’échappée
folle, mais Franck se révèle être lui aussi un flic et l’échappée tourne court.
Franck
(magistralement joué par Tchéky Karyo) décide alors de ramener Ned chez lui, et
de l’attacher avec des menottes dans la salle de bains. Pas de bol pour Ned,
c’est pile le jour où la femme de Franck a décidé de le quitter. On se dit que Ned risque d’en faire les frais, mais c’était sans compter sur l’arrivée de
la sœur de la femme, elle aussi tout autant archétypale que les autres, et en
cela complètement géniale : poupée ultra-maquillée qui n’a qu’une idée en
tête, se faire le mari de sa sœur. (A noter qu’elle est jouée par Agnès Soral,
la sœur d’Alain Soral.)
Et toute la
suite est ainsi, faite d’un mélange de situations attendues qui font la
signature de tout nanar – Ned part avec la femme du flic – et de situations
poussées jusqu’à l’absurde, ce qui en cela m’évoque Devil’s rejects (2005, Rob Zombie).
Evidemment,
vous pourrez me dire que le jeu des acteurs est inégal ; que ça sonne
franchouillard ; que c’est attendu. Mais justement ; ce sont là, il
me semble, parmi les caractéristiques délibérées du film. Yves Boisset a fait
un film sans prétention ; on n’est pas là pour réfléchir sur le sens et la
finalité du cinéma, et contrairement à d’autres de ses films Boisset ne traite
pas là de sujets politiques. D’emblée, Boisset nous livre tous les indices sur
l’intrigue. Le flic se dit être un « sacré sale flic » ; ses
collègues lui disent adieu lorsqu’il se met à battre la campagne pour retrouver
Ned et Lili, etc. Bref, on sait bien comment tout cela va se terminer.
Quant au
jeu des acteurs, s’il semble parfois exagéré, cela me semble là encore
volontaire : il s’agit d’appuyer sur des situations attendues, vues et
revues mille fois dans les films – je pense notamment à la scène de rupture entre Franck et sa femme.
Enfin, le
côté franchouillard est très précisément ce qui rend, à mes yeux, le film
délectable : imaginez qu’un Rob Zombie prenne place dans des décors à la
Tati, ça sonne faux, mais c’est justement cette dissonance qui rend le tout
infiniment drôle. Lorsque Franck emmène Ned chez lui, on découvre un petit
univers pavillonnaire de banlieue, tout propret ; et lorsqu’il part à la
poursuite de Ned, c’est dans sa ridicule voiture de flic. Sans oublier la bande
son, qui mêle musique eighties et violons outranciers pour souligner les
moments où le pathos est à son point fort : tout est fait pour nous rappeler
qu’il s’agit d’un film, d’une grosse blague et qu’on est là pour s’amuser.
Ce film
fait écho à de nombreux autres, dont Canicule
de Boisset (1984, également inspiré d’un roman, de Vautrin) : on
retrouve un même goût pour les paysages français qui se prennent pour des étendues américaines (Beauce dans un cas, Saône et
Loire dans l’autre) – ce qui
participe à l’ironie de l’ensemble. Bleu
comme l’enfer m’a également évoqué La
lune dans le caniveau (1983, Beineix), et Hot Spot (1990, Dennis Hopper), pour les scènes poisseuses, tant
nocturnes que diurnes. Bref, en – seulement – 1h40, Boisset a réalisé une
délectable parodie de road-movie à la française.
02 octobre 2009
Première rétrospective en France du photographe Fernandino Scianna, MEP
Né en Sicile en 1943,
ancien étudiant en lettres et philosophie à l’université de Palerme, féru de
littérature, Ferdinando Scianna s’est fait connaître dès l’âge de 21 ans avec
la publication de Feste religiose in
Sicilia (Les fêtes
religieuses en Sicile), écrit en collaboration avec l’écrivain Leonardo
Sciascia. Le livre décrit, dans une esthétique proche du néoréalisme italien,
la dimension rituelle et la ferveur des manifestations religieuses en Sicile,
et a été distingué par une mention au Prix Nadar en 1966. Egalement photographe
de mode – il a ainsi travaillé pour Dolce & Gabanna, avec une série sur le
mannequin Marpessa dans les rues de son enfance, ce qui donne un aspect
documentaire à ses clichés – Scianna est membre de l’agence Magnum, où il a été
introduit en 1982 par Cartier-Bresson. Cela montre bien en quoi il échappe à
toute catégorisation.
L’exposition qui se tient à la MEP rassemble une sélection de photographies en noir et blanc, issues de différentes séries réalisées à partir des années 1960. La force de ses photographies tient, il me semble, tant à leur sens aigu de la composition qu’à leur dynamisme. En effet, Scianna saisit des moments, des instants fugaces, qui viennent contrebalancer la grande géométrie de ses compositions :
Une des parties de l’exposition s’intitule « La géométrie, la compassion », rappelant le titre d’un des ouvrages qu’il a publié (La géométrie et la passion), et traduisant en quoi Scianna ne tombe jamais dans l'un de ces deux extrêmes.
En plus de
sa sensibilité formelle, j’ai été sensible au sens de l’ironie de nombre des
photographies de Scianna. Ainsi, par exemple, la photographie de la Vierge sur
l’arme brandie à Beyrouth, ou le portrait de Topor, coincé entre deux schémas
comparant une « bonne » et une « mauvaise hygiène ».
La qualité
de l’accrochage de l’exposition est aussi à souligner. Plusieurs œuvres mises
côte à côte se répondent, comme cela est le cas pour les deux suivantes :
Deux mondes, dans ces deux photographies, s’opposent : celui des femmes et celui des hommes d’un côté, celui des enfants (de la vie ?) et celui des ombres (de la mort ?) de l’autre. On retrouve là encore les deux pôles de la pratique de Scianna : d’un côté, sens de la composition et sensibilité graphique, de l’autre, photographie humaniste évoquant Cartier-Bresson ou encore Depardon (et notamment son travail sur l’hôpital psychiatrique San Clemente).
Deux autres
photographies ont retenu mon attention, et elles m’ont semblé là aussi se répondre.
D’un côté, la photographie d’une malade psychiatrique, avachie sur un banc,
dont le motif du vêtement reprend celui des graviers du sol :
La
photographie incite à une réflexion sur la folie : est-ce une dissolution
dans la réalité, ou au contraire une déconnexion d’avec celle-ci ?
Et un peu
plus loin, comme en écho, a été accrochée une photographie prise à Osaka, montrant
un Japonais à l’ombrelle, sous un cerisier en fleur, illustrant la communion de
l’homme avec la nature.
De cette
salle j’ai toutefois été moins sensible aux sous-parties qu’a distinguées l’accrochage
(« Les fenêtres sont des miroirs », « Bagheria »,
« Proches lointains ») qui m’ont semblées factices et creuses. J’ai
aussi pu regretter, notamment pour la photographie montrant des femmes portant
des néons, à Bénarès, l’absence de cartels explicatifs.
Enfin, deux
citations ponctuent le parcours, incitant à une réflexion sur la
photographie :
« Je ne prétends pas – je ne
prétends plus – changer le monde avec mes photographies. Je m’obstine à croire,
cependant, que les mauvaises photographies le rendent pire. »
La question
de la position du photographe face au monde est récurrente dans l’histoire de
la photographie. Je pense ainsi à Robert Frank : « Je ne crois pas
que la photographie puisse faire quoi que ce soit pour améliorer la vie ou
aider à prendre conscience. »
« Mon métier est de
photographier, et les photographies ne sont pas les moyens de construire des
métaphores. Les photographies montrent, elles ne démontrent pas. »
Cela
pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’art, dont l’on peut parfois regretter
sa visée démonstrative – comme cela est le cas, ironiquement, de l’exposition
qui se tient à l’étage du dessous de la MEP, le festival Art Outsiders.
« Je crois que l’on peut
inverser le lieu commun qui veut que la photographie soit le miroir du
monde : le monde est aussi le miroir du photographe. »
Manière
pour lui d’assumer la part de subjectivité inhérente à sa démarche.
Je termine
sur une longue citation qui mérite d’être recopiée in extenso :
« S’il
y a une chose que je revendique vraiment avec fierté c’est que la photographie
est pour moi un métier. Le débat sur la photographie comme art m’est totalement
étranger. Affaire d’étiquette, de vanité, de frustrations sociales, de marché.
Si la photographie n’est pas un art, tant pis pour l’art. Je suis convaincu
qu’en un siècle et demi, la photographie – le cinéma et la télévision sont ses
enfants – a changé de fond en comble notre vision du monde. Je pense aussi
qu’il en a été ainsi parce que la photographie est restée attachée à notre
rapport au monde, à l’histoire, parce qu’elle est restée une pratique artisanale, à la manière des ateliers de la Renaissance, ce qui lui a épargné bien des impasses où une grande part de l'art contemporain s'est fourvoyé et où la photographie semble, malheureusement, vouloir aussi se précipiter.»
Jusqu’au 11 octobre
2009
Maison Européenne de la Photographie
5/7 rue de Fourcy, Paris 4e






