Le fil du regard

Aide-mémoire (tout personnel)

15 février 2009

Permis de croquer

Je ne pouvais pas manquer l'expo de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Excellente, l'expo. Je regrette d'ailleurs amèrement avoir oublié de prendre mon appareil, car plusieurs dessins m'ont touchée, émue, dont j'aurais voulu garder une trace.

Ali Dilem, d'abord. Dessinateur algérien, déjà condamné, dont un dessin paru dans Liberté (Alger) le 18 février 2006 m'a fait sourire :
"- La presse a publié de nouvelles photos de torture dans la prison d'Abou Ghraib.
- Tant que ce sont pas des caricatures."
Ou sur la force de l'artiste...

J'ai beaucoup aimé aussi le dessin du polonais Andrzej Krauze. Je n'ai malheureusement pas trouvé de reproduction du dessin de lui que j'ai le plus aimé, mais en voilà d'autres :
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Pour en voir plus : http://www.guardian.co.uk/gall/0,,575866,00.html

Xia Lichuan, une des rares femmes de l'exposition, se distinguait par un trait plus tendre, presque à la Folon.

J'ai aussi remarqué No-rio, du Japon, dont j'ai regretté que ne soient exposés que des dessins commentant l'actualité internationale ; rien sur son propre pays. Alors que Gado (Kenya) ou Kash (Congo) n'hésitent pas à parler des leurs.

Peu convaincue, par contre, par le trait de Baha Boukhari (Palestine), dont le trait faisait trop "BD". (Cela pose la question d'un "style" dessin d'actu.)

J'ai beaucoup aimé ce dessin de Chappatte, datant de 1996 : "l'avenir vu par une Afghane" (on y voyait, plus que mon autoportrait, des scènes de guerre, violences, etc.). Et l'excellente mise en page, qui montre bien l'enfermement, sorte de panopticon à la Foucault.

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Plusieurs autres dessins abordaient aussi la question du voile / du voir de la femme en pays musulman.

Bien que généralement peu convaincue par le travail de Wiaz, j'en ai pourtant aimé plusieurs de ses dessins exposés, dont :

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Ainsi que les dessins de Pat Oliphant, dont on remarque la présence d'un petit personnage dans un coin, rappelant en cela le procédé de Plantu :

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Pour en voir plus : http://www.tv5.org/TV5Site/publication/galerie-164-10-Michel_Kichka_Israel.htm

Et pour terminer, un lien vers Plantu, bien sûr : http://www.plantu.net/html/actu_frame.php

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12 décembre 2008

Sarah Moon

Sarah Moon, d'abord mannequin, ensuite photographe de mode (notamment pour Cacharel), compagne de l'éditeur Robert Delpire, est en ce moment exposée à la galerie Camera Obscura.

Son travail tourne autour de l'imaginaire, de la poésie ; elle photographie l'univers de la mode, mais aussi celui du conte, du cirque. Elle joue avec l'illusion : ainsi, pour Circuss, pour donner l'impression de la neige, elle filme des grains de sel qui tombent. De même, dans nombre de ses photos elle prend garde à montrer le bord baveux caractéristiques de ces polaroïds (je me demande d'ailleurs comment elle va faire maintenant que ne sont plus fabriquées les pellicules) : en aucun cas elle ne recherche l'illusion du doublage de la réalité : elle fait des photographies et les présente comme telles, de la même manière que Rouault peignait les cadres autour de ses portraits.

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Son univers m'évoque un peu celui de Greenaway (Z.O.O.) :

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Je me demande surtout jusqu'à quel point elle retravaille ses clichés, quelle est la part d'accident involontaire (rayures, griffures,...). J'apprends qu'elle retravaille les retirages de ses négatifs ; en effet, sur certaines photos, les effets de solarisation sont particulièrement nets. Elle ne s'en remet pas uniquement au hasard, pas plus qu'elle ne s'appuie sur un même protocole (comme le fait, par exemple, Patrick Tourneboeuf). En ce sens, ses photographies sont une réminiscence de sa formation première en peinture, où l'apport de l'artiste est primordial pour faire de l'image une oeuvre singulière.

L'image qu'elle donne de la nature est particulièrement intéressant : il s'agit, dans ses photographies, d'une nature d'un autre temps, presque mythique. Une nature où l'on voit pyramides, girafes, rhinocéros, autant d'éléments exotiques qui évoquent les colonies. Où les éléments sont souvent flous, jamais noirs et blancs mais toujours dans des teintes de gris : on est dans le domaine du passé, dans celui de la mémoire, factice ou non. En effet, ses photographies sont comme les souvenirs, on ne sait plus s'ils sont vrais ou reconstruits, s'ils sont ceux d'un voyage effectivement vécus ou ceux d'une visite au Museum d'histoire naturelle.

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Ses photographies mettent aussi volontiers en scène une violence sourde : elle photographie des poupées, une petite fille masquée, particulièrement dérangeante (mais je me suis étonnée de n'avoir pas vu davantage de photographies avec des masques), ou des corps dont les prises de vue n'en montrent plus que des tronçons, presque déréalisés. Entre le souvenir d'un temps nostalgique et le cauchemar enfantin.

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08 décembre 2008

Masques, à Orsay

Sur les masques, il y a tant à dire : masques de fête, masques mortuaires, le masque comme double réaliste, le masque comme dédoublement (antiréaliste)...

Il y a tant à dire que l'exposition d'Orsay peut sembler un peu engoncée dans 4/5 petites salles, et ne fait qu'effleurer les sujets. Le cheminement souffre pour sa part d'un manque de lisibilité ; mais je suppose deux raisons à cet écueil : d'une part, le travail critique entrepris par l'équipe les a sans doute menés à privilégier une approche parfois hermétique, et d'autre part leur choix de présentation a pu être rendu nécessaire par la surreprésentation des masques réalistes. Je regrette en effet que les masques grotesques et fantastiques aient été si peu présents ; au contraire, la galerie de portraits réalistes m'a semblé bien longue. Ainsi, les masques japonais, qui ont inondé l'Europe après l'ouverture du Japon (ère Meiji) étaient bien rares, et la différence aurait pu être faite entre les masques No et les masques Kabuki. De même, la partie sur le renouveau des masques au 20è siècle du fait de l'influence de la statuaire africaine est elle aussi bien maigrelette (on pourra certes me rétorquer que j'étais à Orsay et pas à Beaubourg) ; il y a toutefois un très beau masque de Gonzalez, et un tableau d'Ensor, dont les couleurs ne cesseront de me surprendre (comment diantre fait-il de l'huile aussi transparente ?). D'autres oeuvres sont présentes que j'avais déjà vues ; je pense à la série sur Hanako, par Rodin, que le musée Rodin avait présentées il n'y a pas si longtemps (cf. exposition Rodin, le rêve japonais). De plus, la surreprésentation de certains thèmes, comme la Gorgone (très beau thème, et de belles pièces, comme le bouclier de Böcklin) aurait mérité d'être justifiée.

J'ai par contre été très intéressée par la multiplicité des matériaux employés, et notamment la pâte de verre (employée principalement par Henry Cros) dont le rendu est proche de celui de la cire et confère aux visages à la fois une impression de présence (par la proximité avec l'aspect de la chair) et d'absence (la cire comme celle des masques mortuaires). D'autres belles oeuvres sont exposées qui à elles seules valent le déplacement : ainsi, l'étonnante Allégorie de la simulation, de Lorenzo Lippi. L'exposition offre aussi l'occasion de voir plusieurs grès émaillés de Carriès. Surtout, l'exposition est intéressante en ce qu'elle permet de réfléchir à la définition du masque : le masque n'est plus seulement ce qui se porte sur le visage, il peut être sculpture à part entière, notamment décorative (cf. les mascarons). De plus, il est précisé qu'au "XIXe siècle, le mot "masque" désigne également le visage d'un individu ou même le visage d'une statue." Voilà qui amène à penser la définition du masque de manière très large.

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Allégorie de la simulation, Lippi

J'invite à lire une autre critique (pleinement élogieuse) de l'exposition ici.

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01 décembre 2008

Les démons caca

Le livre était épuisé ; il a été réédité spécialement pour le Salon de Montreuil. Je l'ai acheté, en dépit d'une réserve à l'égard de l'appellation des démons (mais bon, c'est un livre pour les enfants...). Et je l'adore. Le dessin, le thème. Quelques photos, n'ayant pas de scan sous la main...

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Les démons caca, de Fabienne Loodts, chez Esperluète

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28 novembre 2008

Memories of Murder

"C'est un thriller, un thriller comique" ai-je entendu devant la salle de projection, avant de voir Memories of Murder, de Bong Joon-Ho (2003). Oui, c'est cela, mais pas seulement. C'est aussi une satire du film policier, c'est aussi un film sur la Corée dans les années 1980, c'est aussi un film sur un tueur en série ayant sévi dans une province coréenne entre 1986 et 2001.

Pour résoudre cette série de meurtres (et de viols) une petite équipe de policiers s'active, rassemblant deux personnalités aux méthodes opposées : l'un, le policier local, va jusqu'à s'adresser à une chamane tandis que l'autre, venu de Séoul, ne jure qu'en les faits et la méthode américaine. Dans cette opposition se donne à lire l'opposition ville-campagne, mais aussi l'opposition entre la Corée, que la réalisateur lui-même décrivait comme un pays sous-développé, et les Etats-Unis fantasmés. Cela donne lieu à des scènes très drôles, comiques même ; et c'est un des points qui rend le film excellent, cette transcendance du genre : le réalisateur arrive à jongler avec les registres, et les scènes comiques s'inserrent parfaitement dans l'intrigue. Les personnages qui au départ semblent un peu caricaturaux vont pour leur part évoluer, et la fin du film voit un renversement des comportements : c'est le policier local qui empêche celui de Séoul de tomber dans la violence pure, violence que ce dernier jusqu'alors combattait.

La satire du film policier est, en quelque sorte, le fil directeur de Memories of Murder : les méthodes divergentes des policiers y sont pareillement raillées (d'ailleurs, aucune ne permettra de mettre la main sur le coupable) et la violence des méthodes policières, comme le passage à tabac des suspects, y est largement soulignée. La lenteur et l'amateurisme des procédures donnent aussi lieu à des scènes particulièrement savoureuses.

Le fait que le film ne débouche sur aucune résolution est fondamental : in fine, l'identité de l'assassin semble de peu d'importance. Pour reprendre les mots de la petite fille, dans la scène finale, c'est quelqu'un "d'ordinaire". Ce peut être n'importe qui, et donc a priori pas les premiers suspects appréhendés, qui portaient sur leur visage la marque de leur différence. Le suspect le plus crédible s'avère en fait être un employé bien comme il faut, qui est venu s'installer dans le village une fois son service militaire terminé, pour travailler à l'usine ; a priori rien ne le désignait comme suspect, tant la violence des viols et des meurtres semble s'opposer à la douceur (presque l'angélisme) de son apparence.

Autre intérêt du film : la campagne coréenne qui s'y donne à voir. Une campagne en construction, dominée par une énorme usine, filmée telle une personne à part entière, monumentale, effrayante. Une campagne en incessante activité, jour comme nuit (je pense notamment à la superbe scène dans la carrière). Ce qui donne à l'environnement un aspect trouble : la nature est à la fois prépondérante et comme factice, balayée à la fois par des ombres et des faisceaux de lumière. Elle est effrayante et semble en même temps artificielle. Les champs sont tour à tour superbes, accueillants, et maléfiques, boueux, malfamés. La forêt est un jour scène de crime et le lendemain scène comique. Aucune réalité ne semble suffisamment tangible pour que l'on s'y appuie ; et c'est bien cela, précisément, que je retiens de ce film.

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26 novembre 2008

Rouault à la Pinacothèque

J'ai maintenant le temps de revenir sur l'expo Rouault, qui se tient elle aussi (à moins qu'elle ne soit déjà terminée) à la Pinacothèque.

A la différence de celle sur Pollock, les cartels sont sobres, ce qui ne gâche rien. Le choix a été fait de présenter les personnes importantes dans l'entourage de Rouault, comme son marchant Vollard ou Léon Bloy. J'ai regretté au cours de ma visite qu'un choix de présentation a-chronologique ait été fait, car une évolution du style de Rouault se laisse voir ; toutefois, ce choix se tient, puisque Rouault lui-même ne datait pas ses oeuvres, préférant qu'elles soient montrées sans ordonnancement chronologique.

Je reviens quand même sur l'évolution de la manière de Rouault. A ses débuts la peinture est diluée ; il utilisait même, si je me souviens bien, du lavis, allant parfois jusqu'à me faire penser à Constantin Guys - en plus mordant. Au fil des ans la peinture s'épaissit, jusqu'à ce qu'il mette des centimètres d'épaisseur d'huile sur ses toiles. (Je déteste cela, la peinture en pâte, cela me met physiquement mal à l'aise.) Jouant sur l'épaisseur, il se met alors à jouer sur les reliefs, et certaines de ses peintures sont comme sculptées. Je mets cette remarque en parallèle d'une autre : dans une grande partie de ses toiles Rouault peint le cadre. Il ne cherche en aucun cas le côté illusionniste, il peint des portraits en tant que portraits peints. Voilà pourquoi je pense que le sujet des peintures de Rouault, plus que le cirque, ou la religion, est en fait la peinture elle-même.

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24 novembre 2008

Stella

Stella est un beau film ; la preuve, je n'avais pas envie qu'il se termine. L'histoire, toute simple, celle d'une fillette de 11 ans, durant son année de 6è dans un collège un peu plus guindé que ne l'est sa famille. Les autres élèves lui semblent être des bébés, à elle qui vit entourée d'adultes, dans le bar-hôtel tenu par ses parents, et elle prend peu à peu conscience que ce qu'elle sait ne sert à rien - dans le monde de l'école. Mais elle se fait une amie, presque en tous points dissemblable d'elle, avec son père psychiatre et son milieu d'intellectuels, et ensemble elles passent l'année et partagent leurs grandes interrogations (sur les garçons, pardi).

Mais le film n'a rien de manichéen. Il reste en douceur, rien n'est démontré. Les premières impressions ne sont pas toujours les bonnes, d'ailleurs : la première scène, où l'on voit Stella, maquillée, en train de danser, ne traduit que mal le personnage ; de même, Gladys, son amie, pour sa première apparition, sur le quai du métro en train de boulotter des bonbons, apparaît plus godiche qu'elle ne se révèle être.

C'est aussi une évocation des années 1970 (l'histoire se passe en 1977). Mon cher et tendre n'a pas manqué de relever tous les anachronismes (une prise d'électricité moderne, une édition moderne d'un livre de poche, une éponge moderne, un arrêt de bus moderne), mais bon, qu'importe, suffit parfois de fermer les yeux et d'écouter la bande-son. (Eclat de rire général de la salle à la première note de La tendresse.)

Le film ne m'a pas franchement replongée dans mon enfance (j'étais même pas née, eh eh) ; il m'a plutôt donné envie de revenir en arrière, de vivre une autre enfance que la mienne. Parce que c'est l'âge où tout peut basculer, où il suffit d'un rien pour créer un émoi de plusieurs mois (moi aussi, que ne suis-je pas tombée amoureuse de ce garçon qui m'avait regardée une seconde de trop). Moi, j'aurais moins travaillé et j'aurais fait plus de bêtises, si j'avais su, si on m'avait dit. Un peu le contraire de Stella. C'est p't-être pour ça que je l'ai bien aimée, en fait.

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20 novembre 2008

Images sous le manteau

Prises à la volée durant l'expo Marquet, que je recommande. Pour le lieu (le Musée de la Marine), pour le charme des tableaux, leurs ombres et leurs reflets si travaillés, le vent et le soleil qui s'en dégagent...

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(Et le graphisme des toits de tôle qui contraste avec la mer.)

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(Et là, dans le coin gauche, cette touche de vermillon pure, comme une réminiscence fauve.)

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10 novembre 2008

Pollock, commentaire

Blog-Trotter, merci pour le lien indiqué, même s'il ne m'a toujours pas convaincue. Pas plus que ne m'ont convaincue les dizaines de commentaires louangeux sur cette expo. En complément à ma critique, je tiens aussi à ajouter que réduire la source de Pollock au chamanisme est passer sous silence l'intérêt général, depuis le début du siècle, pour les mythes, l'ésotérisme, etc.

J'ajoute également ce commentaire de M.A. :

"Au peintre Hans Hoffmann qui lui faisait la remarque qu'il ne travaillait "pas d'après la nature", Pollock avait répondu : "je suis la nature!"

En effet, il y a quelque chose de cela dans la peinture de Pollock. Les oeuvres de Pollock sont un peu l'équivalent pictural des oeuvres de la nature après une tempête, un cyclone ou une crue. On veut chercher des raisons à ce qu'a fait Pollock ; on convoque la psychanalyse, le chamanisme... tout ça, c'est pour se rassurer... et à vouloir bien faire en croyant expliquer l'oeuvre de Pollock, on ne contribue qu'à l'enfermer, à la stériliser, à adoucir son aspect irréductiblement problématique. Ce que le sens commun n'est pas vraiment prêt à admettre, c'est qu'à la base de ses peintures les plus célèbres, celles de sa période "dripping", Pollock a fait "n'importe quoi"! Il avait derrière lui une longue pratique du dessin et de la peinture, il avait l'oeil, il savait quand un tableau se tient (ou ne se tient pas), avec ces acquis, il est parti à l'aventure, il a barbouillé, il a "drippé"... Cela dit, il apparait que lorsque certaines personnes font du "n'importe quoi", ça ne semble pas être tant que ça du "n'importe quoi"... encore faut-il s'appeler Picasso, Pollock, Kline, Motherwell  ou Twombly pour cela! La peinture, c'est grandement une affaire de miracle... C'est selon ce principe que veut fonctionner la peinture de Pollock... mais selon mon goût personnel et ma sensibilité, le miracle est rare chez Pollock... et c'est plutôt la douleur de ne pas y parvenir qui s'exprime dans ses tableaux... ces tableaux "se tiennent" car il ne peut en être autrement tant la surface est saturée ; ils se tiennent lourdement, aux forceps. L'angoisse, l'inquiétude et la confusion, ce sont les sentiments que m'évoque la peinture de Pollock, des sentiments très humains."

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01 novembre 2008

Pollock à la Pinacothèque

La thèse de la Pinacothèque est la suivante : il serait possible de lire l'oeuvre de Pollock sous l'angle du chamanisme (je n'ai toutefois pas clairement compris si le chamanisme est à l'origine de son oeuvre, ou s'il est l'aboutissement d'une pensée, mais, bref).

Passé le hall d'accueil qui énonce la thèse, on arrive dans la première salle : décorée de quatre énormes panneaux... de textes. Je m'étais déjà moquée, je crois, de la propension à la logorhée de la Pinacothèque. Là, j'ai été servie, mais tant de texte m'a mis la puce à l'oreille : faut-il donc que la thèse tienne si difficilement toute seule pour avoir besoin de tout cet appareillage théorique ?

Eh bien oui.

Le directeur de la Pinacothèque a beau dire, à l'entrée de l'expo, qu'il propose une relecture hautement originale de Pollock, en prenant par exemple, dit-il, le contrepied de Greenberg pour voir dans les drippings des oeuvres avant tout symboliques, je n'ai pas franchement trouvé l'expo novatrice en ce qu'elle met l'accent sur la "symbologie" (le mot est tiré d'un cartel) de l'oeuvre de Pollock. L'importance de Jung (Pollock a fait une analyse de 4 ans d'obédience jungienne), la jeunesse de Pollock dans le Sud-Ouest américain qui peut expliquer son affinité avec la culture indienne, son admiration pour Masson, bon, tout ça, on sait déjà. Mais de là à vouloir dresser un parallèle entre le chamanisme et sa pratique artistique, c'est un peu tiré par les cheveux. Et à trop vouloir coller à l'hypothèse, la Pinacothèque passe sous silence pas mal d'autres aspects de l'oeuvre de Pollock.

Quelques exemples : les cartels nous disent que Pollock a abordé quelques grands thèmes du chamanisme : le feu, les masques, le soleil, la naissance. L'argument me semble bien léger pour valider l'hypothèse, et si cela suffit à dire que le chamanisme a joué un rôle fondamental pour Pollock, alors on peut parler d'une franc-maçonnerie du chamanisme chez à peu près tous les artistes (je pense surtout aux Expressionnistes).

Autre exemple : pour montrer que Pollock a été très marqué par la "dialectique jungienne" (dixit un cartel), il est montré la place de choix accordée au cheval et au taureau, le cheval étant la figure emblématique du conflit et de la mort ; Jung dit ainsi du cheval qu'il incarne à lui seul "l'ensemble des victimes sacrificielles". Cela est intéressant, mais ne suffit pas à montrer la proximité de Pollock avec Jung. Et puis dans ce cas, on pourrait aussi dire que Franz Marc, et Kandinsky, et Bonnard (son dernier tableau étant celui d'un cheval) avaient eux aussi des accointances jungiennes ! (Et à tous les coups, chamaniques, aussi.)

(Par contre, à propos de cheval, j'ai bien aimé, dans les peintures de Pollock des années 30, sa recherche d'une forme, d'un signe indiquant le cheval : quelques traits de pinceaux suffisent à faire apparaître l'ensemble de l'animal. Comme chez Picasso, comme chez Matisse.)

(En fait, la Pinacothèque aurait mieux fait de faire Beuys et le chamanisme. Mais Beuys attire moins les foules que Pollock.)

Autre déception : les oeuvres. Les Pollock étaient petits, de moindre importance ne serait-ce que par rapport à ceux qu'on peut voir à la collection permanente du MNAM. Il y avait quelques Masson, aussi, dont un sand painting, mais ils étaient là aussi un peu décevants, petits, ternes, et feraient presque passer Masson pour un tâcheron du surréalisme.

Je terminerai par une citation d'un cartel : "Pollock avait cette particularité de pouvoir combiner des éléments disparates."

Voilà qui résume l'ensemble de l'exposition : verbeuse, prétentieuse, et creuse.

(9€ l'entrée.)

Posté par jeanne à 21:31 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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